LIVRE III, CHAP. I
daul de paysan des environs de la vdle qui le vouloit railler, il lut choqué de sa rellexion, cl lui dit avec colère: Comment, lourdaut, vous laites le railleur? Par 1 épouvantable canon que Mahomet lit porter au siège de Constantinople, si je te prends, je te donnerai plus de coups de gourdin que tu n’as de crins à ta barbe de bouc. Le benêt ne sait pas, je pense, que j'ai plus bétonné de rustres comme lui, que je n’ai avale de gorgées d’eau depuis que je sers le roi dans ses années. Ces paroles, quoique prononcées d’un air menaçant, n’effrayèrent point Sancho, qui lui répondit : Tout beau , barbier, la main vous tremble. Voyez un peu qu'il est méchant, il a battu son petit frère. Oh ! oh! monsieui le malotru ! nous en avons bien vu d’autres ; quand vous vîntes au monde, savez-vous bien que je mangeois déjà des croûtes? Je veux que votre chienne de tète serve de pâture aux hiboux et aux moineaux, fin disant cela il voulut pousser son âne sur le soldat, comme pour le fouler aux pieds; mais le soldat, qui n’entendoit point raillerie, mit aussitôt flamberge au vent, et en déchargea du plat sur les épaules de l’écuyer une demi-douzaine de coups si prestement, que Don Quichotte et l’hermite ne purent les prévenir, et le saisissant en même temps par le pied, il lui lit faire la pirouette sur le croupion, et le jeta les quatre fers en 1 air de l’autre côté de son âne. Ce rude joueur, ne croyant pas encore avoir assez bien régalé son homme, savaneoit déjà pour lui danser un branle sur les côtes; mais Don Quichotte se mit au-devant de lui, et le heurtant du poitrail de Rossinante, il lui dit d’un air
d’autorité: Arrêtez, téméraire, et respectez ce qui Don Quichotte. 2!
m’appartient. Seigneur, lui répondit le soldat, je vous demande pardon de ma promptitude ; je ne savois pas cjue ce gentilhomme eût l’honneur d'étrc à vous. Cette satisfaction apaisa le ressentiment du chevalier; mais Sancho, devenant plus furieux, ramassa un gros caillou, et se mit à crier à son maître avec beaucoup de vivacité : Rangez -vous, Monsieur, rangez- vous, (pie du premier coup je fasse souvenir à ce helître de la carogne qui l’a engendré. Et comme Don Quichotte ne se rangeoit pas assez vite à son gré : Par sainte Rabine, ajouta-t-il, rangez-vous donc, laissez-moi achever mes aventures. Je 11e vais point vous troubler dans les vôtres. Hé ! comment voulez -vous que j’apprenne à couper en deux les géants, et à désenchanter les palais et les rochers , si vous m’empêchez de châtier ce maroufle ? Ne savez-vous pas que c est à faire la barbe du belître que le barbier se fait. En achevant ces mots il étendit son bras pour jeter sa pierre à la tête de son ennemi; mais 1 herimte le retenant lui dit: Arrêtez, frère, pour l’amour de Dieu, ne vous en faites pas donner davantage. Je n’en ferai rien, répondit Sancho, à moins que le veillaque ne se confesse vaincu. Alors l’iiermite voyant quelque jour à l’accommodement, quitta l’écuyer , et courant au soldat : Seigneur soldat, lui dit-il, ce pauvre paysan est plus d’à moitié tou. De grâce, laissez-le en repos. Je ne lui ferai plus rien, répondit le soldat , puisque votre révérence me l’ordonne, et. qu’il appartient au seigneur cavalier. Sur cette assurance, l'hermite prit le soldat par la main, et dit à Sancho : Mon bonhomme, le seigneur soldat se tient pour vaincu, comme vous le souhaitez. Vous pouvez
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désormais être amis tous deux, cl vous donner la main en signe de paix. Non, non, père, repartit Sanclio, cela ne va pas de même. Je vois bien que la chevalerie n est pas votre métier. Monsieur le rustre n’en sera pas quitte pour un grand merci. Ensuite, adressant la parole au grivois: Superbe et démesuré soldat, lui dit-il d un air grave, puisque je t’ai vaincu, je t’ordonne, suivant l'usage de la chevalerie, d’aller avec une chaîne au cou te présenter devant madame l’Amirale Marie Guttières, ma femme. Tu te jeteras à ses genoux en présence de ma fille Sanchetle et de monsieur le curé et tu lui diras comme quoi je t’ai vaincu en combat singulier, ou dix contre dix. A ces mots le brave écuyer se tourna vers son maître, et lui dit : Ile bien. Monsieur, que vous en semble? Est-ce de celte façon que se doivent achever les aventures? Par ma foi, vous voyez bien que l’on apprend à braire avec les ânes. Sanclio, dit alors Don Quichotte, tu pou vois te servir d'une comparaison plus noble, el dire que l’on apprend a rugir avec les lions. Tout comme il vous plaira, Monsieur, reprit l'écuyer. Cela revient au même. Au bout du compte, je 11e sais lire que dans le livre de mon village. Chacun ne parle pas comme il veut, mais comme il peut; et quand la parole est une fois lâchée, elle n’est plus dans la bouche. Mais en fin finale, il ne faut pas être toujours guerrier. Et monsieur le curé dit dans ses prônes qu il faut êtrecharitable, afin que Dieu nous fasse miséricorde. Ainsi point de rancune, seigneur soldat, f Ciblions h* passe et nos dettes; recevez ma main avec joie et vaine gloire, et demeurons unis comme les quatre doigts et le pouce. Pour ce qui est du voyage de
l’Argamesille, je vous permets de le différer jusqu à ce que vous ayez été guéri par messire Valentin des blessures invulnérables que je vous ai faites. Le soldat reçut très gracieusement la main de Sancho, et lui marqua tant d’amitié, que le bon écuyer 1 embrassa avec beaucoup d’affection, il tira même de son bissac un assez gros morceau de viande froide qu’il lui donna. Le soldat lui fit de grands remercîments qui partoient du fond du cœur : et pour faire honneur au présent, il se mit à s’en escrimer sur-le-champ , à l’aide d’un quignon de pain qu’il tira de sa poche.
Telle fut la fin d’une querelle qui sembloit ne devoir s’éteindre qu’avec du sang. Après quoi Sancho remonta sur son âne , sans se souvenir de la manière dont il en étoit descendu ; et tous quatre ensemble poursuivirent leur chemin. Don Quichotte, après avoir rêvé quelque temps, dit à son écuyer : Sancho, mon fils, je fais réflexion que tu viens de montrer beaucoup de courage. Si tu continues, tu pourras prendre des degrés dans la noble profession de la chevalerie errante. Ile oui-da, repartit Sancho, pourquoi ne le pourrois-je pas? est-ce que je ne suis pas déjà fait aux fatigues du métier ? et quelqu’un m’apprendra-t-il ce que c’est que la berne et les coups de bâton? Oh! que nenni; tel chapelain, tel sacristain, les valets fort souvent deviennent maîtres. A ces discours, qui faisoient assez connoître le caractère de nos héros, l’hermite dit tout bas au soldat : Je suis fort trompé, si ces deux personnages ne sont ces fous dont nous avons ouï parler à Saragosse. Le soldat répondit qu il n’en falloit pas douter, et ils se proposèrent,! hermite et lui , de s’en divertir pendant qu’ils voyageroient en