LIVRE ITT, CH A P. (. dfîy
semble. Don Quichotte leur demanda qui ils étoient? T. hermite répondit qu'il s’appeloit frère Étienne, qu’il etoit de I olède , et qu'il revenoit de Rome, 01 1 des affaires importantes l’avoient fait aller : et le soldat dit qu d se nommoit don Antonio de Braeamonte, et qu’il étoit de la ville d’Avila. Ils marchèrent toute la journée sans se reposer; et vers le soir Sancho n'apercevant point de maisons aux environs, dit : Messieurs, j'ai beau regarder de tous cotés, au diable qui voit la moindre apparence de taverne : cependant la nuit approche. Braeamonte, qui connoissoit le pays, assura qu’il vavoii encore pour le moins deux lieues à faire avant que d’arriver a la première hôtellerie. Sur cette assurance Don Quichotte prit la parole, et dit : J aperçois un pré 011, si vous m’en croyez, nous irons passer la nuit. Jl me semble qu étant tous quatre ce que nous sommes, nous devons peu nous embarrasser d’hôtellerie. Le frère Etienne est accoutumé à vivre dans la solitude, et à coucher sur la terre; et le seigneur soldat, puisqu’il y a long-temps qu'il porte les armes, doit aussi être fait a la fatigue, et savoir se reposer partout. Pour moi et mon écuyer, la chevalerie errante, que nous professons, nous rend ennemis de la mollesse. Nous prenons plus de plaisir à coucher sur l'herbe que dans les palais des empereurs; et je vous avoue que mes plus délicieuses nuits sont celles que je passe exposé aux injures de l’air. Sancho n’étoit pas de ce sentiment, mais toutefois il eut assez de discrétion pour se taire, non qu’il craignît d’offenser la chevalerie errante , car il ne la respectoit guère quand il étoit en mauvaise humeur; mais parce qu’il voyoitque e etoit unenécessité d’en passer pa>
là. Le soldat et l’hermite, qui étoientfort mal en argent comptant, et qui comptaient même sur le bissac de Sancho, répondirent au chevalierde laManchequ’ilsétoient prêts à faire ce qu'il voudroit. Alors ils quittèrent tous quatre le grand chemin, et enfilèrent un petit sentier qui les mena dans un pré, où un ruisseau d'une eau plus claire que le cristal faisoit d’agréables détours. Là Don Quichotte ayant mis pied à terre, dit à son écuyer : Descends, mon fils, et ôte la bride à Rossinante, afin que ton âne et lui paissent en liberté. Voilà une herbe qui me paroît bonne. Je vous en réponds, répondit Sancho, je ne les plains pas. Ils seront ici comme deux patriarches. Tu as raison, reprit Don Quichotte, hâte-toi donc de faire ce que je t’ordonne. Aussitôt l'écuyer obéit à son maître , et après s’être saisi de son bissac, qui étoit attaché au bât du grisou, il alla s’asseoir sur l'herbe auprès des autres, en leur disant : Oh ça, Messieurs, à votre avis, n’est-il pas temps de voir ce qu’il y a dans ce bissac? Hé! où en serions- nous, je vous prie, si je n’avois pas eu soin de le remplir ce matin? Par ma loi, nous aurions fait petites crottes. Frère Sancho, lui dit Uracamonte, on ne peut trop louer votre prévoyance. Vous ne paroissez pas homme à vous embarquer sans biscuit. Par la mardi, non , repartit Sancho; car j ai oui dire que quiconque ne regarde pas devant soi se trouve toujours derrière. En achevant ces paroles, il vida son bissac sur le manteau du frère Étienne, qui leur servit de nappe, et ils commencèrent tous quatre à manger avec beaucoup d’appétit. Je dis tous quatre; car Don Quichotte, contre son ordinaire, tint tort bien sa partie dans ce concert, dont l’harmonie eut été parfaite, si le
li v n k iii, c ii a p. i. 35c>
vin n'eût pas manqué au\ acteurs, lai récompense ils eurent de I eau a discrétion. Durant ce repas Don Quichotte lit plusieurs questions à Bracamonte, et lui demanda entre autres choses s'il s’etoit trouvé à quelque siège? Oui-da, répondit le soldat, et je pourrois vous parler savamment de celui clOstendc, puisque j'y élois. A telles enseignes que j'y reçus deux, coups de mousquet a la cuisse; et quand il vous plaira, je vous montrerai une de mes épaules à moitié brûlée d’une grenade que les ennemis jetèrent entre cinq ou six soldats et moi qui avions entrepris d’attaquer une demi-lune. Si le temps et le lieu me le permettoient, poursuivit-il, je vous tracerois exactement avec un morceau de craie les principales fortifications d’Ostende. Je vous marquerais exactement l’entrée du port, et les différents quartiers qu'occupoienl les officiers généraux ; les endroits oh étoient placées les batteries, et par oîi les attaques se donnèrent; mais ce sera pour une autrefois; et tout ce que je puis vous dire présentement, c'est (pi 'Ostende a coûté la vie à un très grand nombre de soldats et d’officiers. Sancbo, qui, sans perdre un coup de dent, avoit écouté fort attentivement Bracamonte, l'interrompit en lui disant : Seigneur soldat , est-il possible qu’il n’y eût alors dans toute votre armée aucun chevalier errant pour couper les oreilles à ce pendard de géant d’Ostende. Je suis assuré que si monseigneur Don Quichotte se fût trouvé là, il l’auroit mangé avec un grain de sel. lgno-
rant, dit Don Quichotte, Ostende est une ville, et non pas un géant. L'hermite prit la parole en riant, et dit a 1 écuyer : Ami Sancbo , à ce que je vois, vous 11e vous souciez guère de la géographie, et vous n'y regar
3Go DON QUICHOTTE,
dez pas de si près. Non, en conscience, père Etienne, répondit-il; j’ai, grâce à Dieu, vécu jusqu’ici sans savoir ce que c’est que cette gigographie, et je ne crois pas que je la sache jamais, à moins que je ne l’apprenne dans l’autre monde. Et en bonne foi il ne m’appartient pas à moi, qui ne suis qu’un paysan, de savoir toutes ces théologies. Selon la jambe le bas. Chaque brebis avec sa pareille. Donnez-moi à boire, et ne me demandez pas quel âge j’ai. Courage, Sancho, interrompit Don Quichotte , entasse proverbes sur proverbes, suivant ta maudite coutume. Oh ! parbleu, Monsieur, repartit l’écuyer, je ne crois pas que vous ayez sujet de vous en plaindre cette année. Je me suis bien corrigé làdessus. Pour l’an passé, je ne dis rien. J'avoue que je les enfilois à tort et à travers; et franchement il m’en est échappé un million qu on se seroit fort bien passé de fourrer dans notre histoire. Tu devois plutôt te passer de les dire, reprit Don Quichotte, et on ne les auroit pas imprimés. Ah! ah! repartit Sancho, voici bien le meilleur. Est-ce qu’il faut imprimer toutes les sottises qui se disent? Mais patience, si l’on n’imprime que ce que je dirai à l’avenir, les imprimeurs n’auront pas tant de besogne. Laissez -les faire, je prendrai bien garde à moi ; tous les proverbes que je lâcherai ne feront pas un petit pli. Je les mâcherai long-temps avant que je les crache. En parlant ainsi, Sancho, qui n’avoit plus rien à manger, se coucha tout de son long en bâillant, et en faisant toutes les démonstrations d’un homme qui veut dormir. L’hermite et le soldat, qui étoient très fatigués, s’étendirent aussi sur l’herbe, et s’endormirent
bientôt. Don Quichotte de son côté, oubliant pour