LIVRE III, CH AP. IL
entre les bras du soldat. Tous les spectateurs étonnes de cet accident, dont ds étoient fort éloignés de pénétrer la cause, s’empressèrent à secourir le hère Etienne , que Don Quichotte, Bracaniontc et Sanclio portèrent à quelques pas de là, sous des arbres, où ils firent tous leurs efforts pour lui faire reprendre ses esprits. Cependant on mit dans la fosse le faux frère Jacques, dont les paysans voulant avoir des reliques, déchirèrent son manteau, et en emportèrent chez eux chacun une pièce. L'enterrement achevé, l'ecclésiastique alla voir le frère Etienne , qui à force d’avoir été tourmenté étoit enfin revenu de son évanouissement; mais il 11e pouvoit encore parler : il levoil les yeux au ciel , et poussoit de temps en temps des soupirs, qui faisoient juger qu'il se passoit actuellement en lui quelque chose d'extraordinaire. L’ecclésiastique soupçonnant que cet hermite pouvoit avoir part à l’histoire de la religieuse, résolut de s’en éclaircir; et pour cet effet il lui dit : Prenez courage, mon frère, et venez avec ces messieurs vous reposer chez moi, dans un village qui est de l’autre coté de cette montagne, et dont je suis curé. Oui, c’est bien dit, s'écria aussitôt Sanclio, allons, père Etienne, tâchez de vous tenir sur mon âne, et suivons monsieur le curé. L’air de sa cuisine vous aura bientôt guéri de tous vos maux. L’hermite alors ayant recouvré la parole, remercia succinctement l’ecclésiastique , dont il accepta l’offre. En meme temps Bracamonte et Sanclio l'aidèrent à se relever, et le portèrent sur le grisou; mais, comme i! paroissoit encore trop foible pour pouvoir se soutenir dessus, ils se mirent tous deux à ses côtés, et. l’appuyant chacun d’une main, ils marchèrent
ainsi vers le village. Don Quichotte monta sur Rossinante, et suivoit les autres sans rien dire, mais avec toute la gravité convenable à la noblesse de son caractère. L’ecclésiastique, qui avoit toujours eu les yeux sur le frère Etienne, n’avoit pas fait jusque-là grande attention à la figure de Don Quichotte; mais à la fin, venant à le considérer depuis les pieds jusqu’à la tète, plus il le considérait, et plus il étoit étonné de le voir. Pour savoir quelle sorte d’homme ce pouvoit être, il s’approcha de Bracamonte, et lui demanda tout bas le nom et la qualité de Don Quichotte. Bracamonte ne se fit point un scrupule de lui dire ce que c’étoit ; et, comme le curé, pendant que le soldat satisfaisoit sa curiosité, regardoit de temps en temps Don Quichotte, le chevalier, qui s’en aperçut, redoubla sa gravité, pour confirmer toutes les grandes choses qu’il jugea bien que Bracamonte disoit de lui à l'ecclésiastique.
Ils arrivèrent bientôt chez le curé, qui leur fit d’abord préparer à déjeuner, et proposa au frère Etienne de se mettre au lit; mais 1 hermite, qui sentoit revenir ses forces, n’y voulut pas consentir. Il déjeuna avec les autres, après quoi il leur dit : J’avoue, Messieurs, que je vous ai beaucoup d'obligation; mais, en vérité, je ne sais si je dois vous remercier ou vous reprocher d’avoir conservé mes jours, puisque l'idée du spectacle que je viens de voir se présentera sans cesse à mon esprit jusqu’au dernier moment de ma vie. Je vais vous dire ce que c’est que cette religieuse qui est morte en cette solitude, et vous instruire en même temps de mes malheurs ; car je ne puis vous raconter son histoire sans vous apprendre la mienne. L’hermite s’étant arrêté un