CHAPITRE III
Histoire îles deux hennîtes.
Don A Louise, c'est ainsi que se nommoit la religieuse, étoitde Tolède. Je suis fils unique d’un gentilhomme de la même ville, et je m’appelle don Gregcrio : doua Louise étoit d’une condition égale à la mienne , à peu près de mon âge, et nos parents étoient amis et voisins. Comme on nous élevoit ensemble et que nous nous voyions tous les jours, nous prîmes de l’amour 1 un pour 1 autre; mais nous étions des enfants, et nous nous oubliâmes aussitôt que nous fûmes séparés. Dès que je sus me servir de mon épée, mon père m’envoya en filandre, et doua Louise fut mise par le sien dans un couvent, où elle se fit religieuse, et remplit fort bien tous ses devoirs durant plusieurs années. Pour moi, je me donnai tout entier à la gloire, et je ne songeai qu'à m'avancer dans le service. Cependant l’Espagne se trouva sans ennemis, et je retournai à Tolède. Un jour que j’allai visiter une de mes cousines dans un couvent, pendant que je l’entretenois, dona Louise vint par hasard au même parloir où nous étions : je la reconnus, je la saluai, et nous nous parlâmes; mais elle se retira dans Je moment, après avoir dit à ma parente
quelque chose à l’oreille. Durant tout le reste du temps que je demeurai au parloir, je me sentis agité sans savoir pourquoi. Je fis mille questions sur dona Louise à ma parente, mais il me sembloit que je ne les lui faisois que par curiosité, et mon agitation me parut seulement un effet de la surprise où j’avois été de voir dona Louise contre mon attente Dès que je fus seul, je m’aperçus de mon erreur. Ma religieuse me revenoit trop souvent dans l'esprit pour pouvoir mal expliquer mes sentiments. Je sentis donc rallumer en moi cet amour conçu dans mon enfance , et que je m’imaginois que le temps avoit éteint : ce qui montre combien les premières impressions de l’amour sont difficiles à effacer. Je ne m’arrêtai point à combattre ma tendresse, quoiqu’en m’y abandonnant je pressentisse un partie des malheurs qui me sont arrivés. Uniquement occupé du désir de plaire à dona Louise, je me fis une image charmante de la possession de son cœur, et je m’étourdis sur tout le reste. Ainsi dès le lendemain je l’allai voir, et je lui parlai de ma passion : elle tourna tous mes discours en plaisanterie , et nous nous séparâmes sans que je pusse pénétrer ses sentiments. Deux jours après je la revis, elle voulut recommencer à plaisanter; mais je lui fis une peinture si vive et si touchante des maux que je souffrois, qu’elle prit enfin un air sérieux, et comme elle s’aperçut (pie mon visage etoit couvert de larmes : lie! quoi, don Grégorio, me dit-elle, croyez-vous parler encore à cette dona Louise qui pouvoit vous écouter sans crime? Ce temps-là n’est plus. Je suis religieuse; j ai renoncé au monde; je ne dois point flatter votre amour.