LIVRE ITT, CIIAP. III. ?>6j
fuyez-moi. Puisque l'absence m’a déjà une fois bannie de votre mémoire, vous m’oublierez aisément une seconde lois. En achevant ces paroles elle me quitta si brusquement, que je n’eus pas le temps de lui répondre. Je vis bien qu’elle vouloit m’ôter toute espérance, et, ne pouvant me plaindre d’une rigueur qu’antorisoient les obligations de son état, je me retirai dans la résolution de m’éloigner de Tolède. En effet, mon père m ayant permis de voyager, je partis pour I Italie peu de jours après. J’allai à Barcelonne , d’oii je passai en Lombardie : enfin je visitai les cours de Mantoue, de Panne, de Modène et de Florence; mais inutilement;
1 idée de doua Louise me suivoit partout, et triomphoit des plus aimables femmes qui s’offroient à ma vue; en un mot, je ne pus recueillir d’autre fruit de mes voyages que celui de sentir qu ils irritoient ma j>assion. Désespérant de la vaincre, je revins en Espagne. En arrivant à Tolède, je courus au couvent demander doua Louise; mais elle me fît dire qu’elle ne pouvoit me parler, et les jours suivants elle donna le même ordre. Cela ne me rebuta point; je pris diverses sortes de déguisements. Une fois entre autres je m habillai en cordclier, et sous un nom supposé j’essayai de la faire venir au parloir; mais elle étoit aussi ingénieuse a découvrir mes ruses que je l’étois à les imaginer, et elle rendit inutiles toutes les formes que 1 amour me fit prendre pour la voir.
Tant d obstacles auroient dû me rendre à moimême ; mais quand la passion est parvenue à un certain point il n y a plus de frein qui puisse l’arrêter. Cependant je tombai malade de chagrin, et la fièvre
me prit avec tant de violence, que je fus deux jours entre la vie et la mort. A la fin ma jeunesse l'emporta, mais mon amour au lieu de s'affaiblir sembloit prendre de nouvelles forces. Accablé de mon sort, je rejetois tous les secours de la médecine, et je voulois me laisser mourir. J’ctois dans cette disposition, lorsqu’un jour il entra dans ma chambre une vieille femme qui ayant demande à me parler en particulier, me dit que doua Louise l’envoyoit pour m’assurer de sa part qu’elle étoit très fâchée de ma maladie, et voici, ajouta la vieille, un billet qu elle m’a chargée de vous donner en main propre. Je fus tellement surpris de cette nouveauté, que je regardai quelque temps la vieille sans rien dire, n’osant croire ce qu elle me disoit. Néanmoins je pris le billet, où je trouvai ces mots : « Vivez, « don Grégorio, doua Louise vous l’ordonne; elle se- « roit inconsolable si elle avoit votre mort à se repro- « cher. » Imaginez-vous quels furent mes transports en ce moment; j’en eus tant d’émotion, que ma fièvre s’augmenta. Je ne laissai pas toutefois de faire un effort, et d’une main tremblante je fis cette réponse : « Je « vivrai, Madame, puisque vous me l'ordonnez; mais « ce ne sera que pour aller à vos pieds mourir de joie « de vous avoir fait pitié. » La vieille étant sortie après cela, pour commencera obéir à dona Louise, je demandai à mes médecins, qui entrèrent dans le moment, un remède que j’avois refusé jusqu’alors par mépris pour la vie ; mais ils me trouvèrent trop ému pour me le faire prendre, et d’un commun avis, contre leur ordinaire, ils jugèrent qu'il falloit attendre au lendemain. Cependant, comme j’avois l’esprit plus tranquille.