‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 198 sur 215 · LIVRE III, CIIAP. III · texte numérisé non relu

LIVRE III, CIIAP. III

ce qi'c je dois ni ce que je souhaite, repartit-elle; tout ce que je sens en ce moment, c’est que je ne puis consentir que vous mouriez, ni vous défendre de vivre pour moi. hile rougit en disant ces paroles, et se retira par pudeur, n’osant plus rester avec un homme à qui elle venoit de donner sur elle un si grand avantage

oui moi, je m en allai très content de cette conversation, et je ne désespérai pas de vaincre en doua Louise toutes les délicatesses que son devoir et sa vertu opposoient à mon amour. Je ne fus pas trompé dans mon attente : après quelques autres entretiens, elle m avoua que sa tendresse égaloit la mienne, et elle me permit de l’aimer, pourvu que le respect et l’innocence réglassent toujours mes sentiments.

Il ne se passoit pas de jour que je ne la visse; mais comme des visites si fréquentes ne pouvoient manquer de devenir suspectes aux religieuses, qui sont ordinairement curieuses et susceptibles de soupçons, nous convînmes que nous ne nous verrions que deux fois la semaine. Avec cette précaution nous crûmes nos affaires très secrètes. Nous nous écrivions tous les jours, et nous nous faisions mille petits présents. Cependant j’avois de violents désirs que je n’osois découvrir à doua Louise, de peur de m’attirer sa colère. Mais il arriva un incident, qui me donna lieu de les lui faire connoître. Quelques religieuses avoient pris garde à mes visites, et par maiiee plutôt que par charité en avertirent la prieure, qui, voulant rompre notre intelligence, ordonna à dona Louise de me défendre de revenir au couvent. Dona Louise me ledit, les larmes aux yeux, et elle me parut si affligée et si aigrie contre

la prieure et les religieuses, que je crus ne pouvoir prendre un meilleur temps pour lui proposer de l'enlever. Effectivement elle ne fut pas si irritée de la proposition qu elle l'auroit été sans cela. Elle ne laissa pas pourtant de la rejeter avec tant de fierté, que je fus sur le point de ne lui en plus parler. Néanmoins, comme il s’agissoit de renoncer l’un à l’autre, et que d’ailleurs le temps nous pressoit, je la conjurai de se déterminer promptement. Je priai, je pleurai, je lui lis tant de serments de fidélité, que je m’aperçus qu elle 11e résistoit plus que par un reste d’honneur, aisé à détruire. En effet après quelques difficultés elle consentit à un enlèvement. Nous en finies le projet, et voici de quelle manière nous l’exécutâmes huit jours après. J’ouvris le cabinet de mon père avec une fausse clef, et je pris tout l’or dont je pus me charger. Je trouvai aussi moyen de me saisir des pierreries de ma mère; et une nuit, quand je crus que tout le monde reposoit au logis, je pris les deux meilleurs chevaux qui lussent dans les écuries, et j’allai près du couvent entre onze heures et minuit. Les religieuses venoient de dire leurs matines, et s’étoient déjà retirées dans leurs cellules. Doua Louise étoit aussi rentrée dans la sienne, mais c’étoit pour quitter ses habits de religieuse, et pour en prendre de séculiers, que je lui avois fait tenir la veille. Il faut remarquer qu’elle avoit alors le soin de l’église et de la sacristie , dont elle avoit coutume de porter les clefs à la prieure; mais au lieu d’en fermer les portes ce soir-là, elle les avoit laissées ouvertes. Ainsi elle sortit par la porte de l’église, et me vint trouver où je l’attendois. J etois si transporte de

i.n R K III, C II A P. I II. S-J?)

joie «lavoir doua Louise en ma puissance, que je ne pus m empocher île la tenir 1res long-temps embrassée, sans songer qu il n’y avoit pas de moment à perdre. Mie m en lit souvenir, et aussitôt l’ayant aidée à monter sur le cheval qui me parut le plus doux, je montai sur i antre, et nous primes le chemin de Lisbonne, tous deux également charmés de nous voir en état de suivre notre penchant sans contrainte, mais pourtant avec une appréhension qui ne laissoit pas de modérer l’excès de notre plaisir ; car nous nous imaginions bien que dès le lendemain on ne manquerait pas de mettre de tous côtes des gens en campagne pour nous chercher. Nous marchâmes le reste de la nuit, et tous les jours suivants sans nous arrêter, que pour faire reposer nos chevaux, et nous gagnâmes le plus tôt qu'il nous fut possible les fi ontieres de Portugal. \ lors nous cessâmes de craindre, et nous nous rendîmes à Lisbonne à petites journées. La nous prîmes un grand nombre de domestiques, nous louâmes une belle maison, nous achetâmes des meubles magnifiques, et nous nous donnâmes un équipage. Nous commençâmes, comme étrangers, à recevoir compagnie, et bientôt notre logis devint le rendez-vous de tous les jeunes gens de la ville. Nous fîmes un faux certificat de mariage, à la faveur duquel nous nous livrâmes aux plaisirs funestes d’un criminel amour; et nous vivions avec autant de tranquillité que si nous n eussions rien eu à nous reprocher.

Lhermite fut interrompu en cet endroit par les cris de Sancho, qui, revenant de la cuisine, où il avoit déji une avec le valet du cure, entra dans la chambre tout <-ii pleurant, et s arrachant la barbe et les cheveux

Qu’y a-t-il, Sanclio? lui demanda Don Quicliotte. Ah! Monsieur, répondit l'écuyer désolé, nous n’avons désormais qu’à quitter la chevalerie, et retourner au pays ; un belître de paysan, qui étoit là -bas , vient de m’emporter notre massue enchantée, et s’en est enfui plus vite qu’un éléphant. Tu veux dire qu’un faon, répliqua Don Quichotte : mais tu te moques, Sanclio, poursuivit-il, d’étrc aussi affligé que si tu avois perdu ta femme et tes enfants. Helas! ma chère massue, s’écria Sanclio sans écouter son maître; massue de mes entrailles, je ne vous verrai donc plus! Malheureuse mère qui vous a engendrée! Maudit soit le rustre qui vous a volée! puissiez - vous ne lui servir qu’à lui briser les cotes! nous n’avons présentement qu’à nous jouer aux enchanteurs ! ils ne nous laisseront pas une seule dent dans la bouche. Console- toi, mon fils, reprit Don Quichotte. J’avoue qu’en perdant la massue de l’archevêque Turpin nous faisons une perte considérable; mais ma valeur et mes forces sont des c-hoses que les enchanteurs ne sauroient m’ôter, et je n’ai pas besoin d'autres armes pour les vaincre. Le soldat et le curé ajoutèrent aux paroles du chevalier d’autres discours qui achevèrent de consoler Sanclio. Après cela l’hermite reprit ainsi le fil de son histoire.

L I \ IIE Ut, Cil AP. IV.

Cil A VITRE IV.

Fin de F histoire des deux hermites. Grande colère de Don

Quichotte.

Nui s étions donc à Lisbonne, dona Louise et moi. dans la situation que je viens de vous dire. Connue nous avions pour plus de vingt mille ducats de pierreries, nous aurions pu en les ménageant nous mettre pour long-temps à l'abri de la nécessité; mais nous vivions avec si peu de discrétion , qu’au bout de deux ans nous nous trouvâmes sans argent. Nous fumes obligés de nous défaire de notre équipage, de renvoyer nos domestiques, et de vendre nos meubles pièce à pièce pour subsister. Nous voyant près de manquer de tout, je fis de 1 argent comptant de tous mes habits, et j’allai dans une académie de jeu pour tenter la fortune, résolu de gagner quelque somme capable de nous rétablir ou de précipiter notre ruine. Une de ces deux choses arriva. Je perdis jusqu’à mon épée et mon manteau, et, n’ayant plus rien à jouer, je m’en retournai au logis, où dona Louise en m’attendant faisoit de douloureuses réflexions sur l’état de nos affaires. Je redoublai sa tristesse en lui apprenant que je venois de perdre le reste de notre argent. Elle se prit à pleurer, cl de mon cote je ne pus m’empècher de répandre aussi quelques larmes. Madame, lui dis -je, que vous ave/ sujet de me haïr! Je vous ai arrachée à votre retraite

DON QUICHOTTE, poiii vous rendre malheureuse. Sans moi vos jours couleroient encore dans l’innocence et le repos. Ali! que ne me laissiez-vous mourir? Pourquoi avez-vous conservé une vie qui vous est si funeste? Dona Louise me répondit : Mon cher don Gregorio, cessez de vous imputer mes malheurs. Je me les suis attirés moi- même par mes crimes; et le ciel me punit comme je l’ai mérite. G est vous plutôt qui devez me détester. J’ai causé a vos parens une douleur mortelle, et peut-être la mort, en leur enlevant leur fils unique d’une manière qui ne leur laisse aucune consolation. En un mot, je vous ai perdu. Enfin dona Louise et moi, au lieu de nous plaindre 1 un de l’autre, et de nous faire des reproches, nous ne fîmes que nous attendrir; et ce qu’il y a de surprenant, notre misère, loin d'amortir nos sentiments, sembloit leur donner une nouvelle vivacité.

Cependant, comme il falloit prendre un parti, je représentai a dona Louise qu’après la figure que nous avions laite en cette ville, nous devions en sortir incessamment pour aller en quelque autre, oii n’ayant jamais été vus de personne il nous seroit aisé de cacher notre condition : et que là nous pourrions vivre dans I obscurité, moi , en me mettant au service d’un homme de qualité, et elle, en travaillant en linge ou en tapisserie. Elle approuva ce dessein, et dès la nuit même nous partîmes de Lisbonne tous deux à pied, et n’ayant point d autres habits que d’assez mauvais qui nous couvroienl. Nous nous arrêtions dans tous les villages par oii nous passions, et nous demandions l’aumône de porte en porte. Ma plus grande peine étoit de voir souffrir dona Louise, a qui, à force de marcher, il étoit venu

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