‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 199 sur 215 · LIVRE ITT, CH A P. IV · texte numérisé non relu

LIVRE ITT, CH A P. IV

dos ampoules aux pieds. Je la faisois reposer souvent, et quelquefois pour la soulager je la portois sur mes épaules. Nous allâmes de cette sorte jusqu’à Badajoz, qui est une ville sur les frontières de Castille. Nous fûmes obligés de nous retirer à 1 hôpital, n’étant pas en état de prendre un autre logement. Mais nous n'y couchâmes qu’une nuit, parce que dès le lendemain il nous arriva une aventure que l'on pouvoit appeler heureuse dans la situation oit nous étions. Il faut remarquer que les magistrats de Badajoz, afin que leur ville ne se remplisse pas de vagabonds, nomment des administrateurs qui ont soin de visiter tous les jours l’hôpital , et de s'informer exactement des besoins et de la qualité de tous les étrangers qui s’y retirent. L’administrateur qui vint ce jour-là visiter l 'hôpital n'y eut pas plus tôt aperçu dona Louise qu’il lui demanda d’où elle étoit. Je pris la parole aussitôt, et je répondis à l’administrateur qu elle et moi nous étions de Valladolid , et tous deux mariés ensemble. En même temps je tirai de mes poebes le faux certificat que j’avois fait à Lisbonne. L’administrateur l'ayant lu en parut satisfait, et nous demanda ce qui nous amenoit à Badajoz, et de quelle profession nous étions. Dona Louise lui répondit qu’elle ctoit lingère de son métier; (pic pour moi, j’avois toujours servi des gens de qualité, et que nous venions à Badajoz pour nous y établir, s’il étoit possible. L’administrateur nous dit alors que si eela etoit ainsi d auroit soin de nous; et que, si nous ne manquions pasde bonne volonté , nous ne manquerions pas d occupation. Ensuite il ordonna à un de ses pages de nous conduire chez lui. Nous le remerciâmes au-

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lanl qu il nous parut le mériter; et lorsque nous I eûmes quitté, nous priâmes le page de nous apprendre le nom et la qualité de son maître. 11 se nomme don l'rançois de Fuma, nous répondit le page. Il est d’une îles premières maisons de cette ville. C’est un vieux garçon très riche, et qui emploie tout son revenu à soulager les pauvres. Nous eûmes beaucoup de joie d avoir rencontre cet administrateur, de qui nous espérâmes tirer quelque secours. A peine fûmes-nous chez lui qu il y arriva. Il nous fit plusieurs questions sur notre mariage, et sur les raisons qui nous avoient fait quitter Valladolid. Il nous interrogea meme séparément, pour voir si nos réponses ne se contrediroient point; mais nous avions fait là-dessus un système si vraisemblable, et tout étoit si bien concerté entre nous , qu il nous crut dignes de sa compasion. C’est pourquoi dès ce jour-là il nous fit louer une chambre, et acheter tous les ustensiles de ménage qui nous étoient nécessaires. Outre cela il nous donna assez d’argent pour subsister pendant un mois, et pour nous faire babiller depuis les pieds jusqu’à la tète. Enfin il fournit abondamment à tous nos besoins. Nous nous sentions si pénétrés de ses bontés, que nous le bénissions mille fois le jour : mais nous étions trop criminels pour mériter que le ciel nous permît de mener long-temps une vie heureuse.

Quoique doua Louise n’eût qu’un simple habit de serge, elle 11e laissoit pas de paroître très aimable, et je soupçonnai bientôt don François de Furna d’en être amoureux. Il est vrai que dans les entretiens qu’il avoit eus avec elle jusque-là, il ne lui étoit encore rien

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