LIVRE III, cri AP. IV
échappé qui justifiât mes soupçons; mais tous scs regards me sembloieut tendres et passionnes; ou bien peut-être parce que j'aimois doua Louise, jein imaginois qu'on ne la pouvoit voir sans 1 aimer. Doua Louise, qui navoit pas pris garde à ce que je croyois avoir remarqué, se moqua de ma pénétration; mais un jour que je Pavois laissée seule au logis, elle vit bien que je 11e m'etois pas trompé. Don François 1 alla voir, et après quelques discours indifférents, il lui cl 1 1 en la regardant avec des yeux pleins de tendresse: Il faut, Madame, que je vous fasse des reproches. Vous me cachez qui vous êtes. Mais vos manières vous trahissent. Vous avez trop d'esprit et de politesse pour être d'une condition basse; et votre mari a trop l'air d’un homme de qualité pour pouvoir être soupçonné de manquer de naissance. Je suis tout à vous, Madame, ajouta-t-il, je vous offre mon bien et mes services. Cela 11e me suffit -il pas pour être digne que vous ayez un peu de confiance en moi? Doua Louise baissa la vue en rougissant, et lui répondit : Seigneur don François, après tous les bienfaits que j'ai reçus de vous, je 11e dois pas me déguiser davantage; et je veux bien vous avouer que mon mari et moi nous sommes de la meilleure noblesse de Tolède. Pour vous apprendre en deux mots notre histoire : Nous nous aimions, mais comme il y avoit une haine mortelle entre nos familles, nous jugeâmes qu’elles ne consenti roi eut jamais à notre mariage, et mon mari m’enleva après m’avoir secrètement épousée. Nous avons demeuré quelque temps à Lisbonne, où nous avons dépensé tout notre argent avec d’autant plus d’indiscrétion, que nous nous flattions
toujours que nos parents pourraient sc réconcilier, nous imaginant meme que notre mariage leur en serait une occasion : mais nous avons appris au contraire qu’ils sont plus ennemis que jamais, et qu’ils nous traiteraient avec la dernière rigueur, s’ils nous avoient en leur pouvoir. Ainsi nous sommes venus à Badajoz clans le dessein de nous y cacher, et résolus de souffrir la misère la plus affreuse plutôt que de nous en retourner à Tolède. Don François crut tout ce que lui dit doua Louise, et lui fit de nouvelles protestations de services, mais dans des termes si vifs, qu’elle n’eut plus lieu de douter qu’il ne fut amoureux d’elle. Dès le lendemain il lui envoya une très belle étoffe de soie pour s’habiller, avec une bourse pleine de ducats, et il ne se passoit guère de jours qu’il ne lui fît quelque présent.
Des qu on nous vit dans une meilleure situation, la médisance n epargn<a pas dona Louise, et I on s’imagina (jue don f rançois avoitavec elle un commerce criminel, beaucoup de gens , prévenus decette opinion , voulurent eonnoitre dona Louise, et quelques-uns s’attachèrent à elle, croyant en tirer bon parti. Tous ces amants commencèrent a m ennuyer 5 et je fus plusieurs fois tenté de me battre contre eux : mais, faisant réflexion aux suites que pourrait avoir ce procédé, je laissai à dona Louise le soin de me délivrer de mes rivaux. Elle les t rai toit avec tant de fierté, quelle en rebuta une partie; mais elle ne fit qu’irriter les désirs des autres, qui redoublèrent leurs galanteries. Le jour ils nous suivoient partout, et ils passoient les nuits sous nos fenêtres, à chanter et a jouer de toutes sortes d instruments. Tout cela sembloit confirmer les bruits qui couraient contre