‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 201 sur 215 · LIVRE III, CM Al’. I V · texte numérisé non relu

LIVRE III, CM Al’. I V

la réputation de doua Louise, et nous songions aux moyens d’écarter ces amants, lorsqu une nuit ds se battirent. Il en demeura un sur le carreau. Céloit le (ils d'un des premiers magistrats de la ville. Dès qu on sut les circonstances de sa mort, on arrêta doua Louise, et on la mit en prison. On mauroit aussi arrête, si j eusse été au logis, mais j’étois alors chez don brançois; et je n’eus pas appris cette nouvelle que, de peur de tomber entre les mains de la justice, que je n avois pas tort de craindre, ]e quittai brusquement don b rancois; et, comme d étoM nuit, je sortis sûrement de Badajoz pour m'en aller à Mérida : mais je ne fus pas à moitié chemin que, me représentant doua Louise en proie à la plus vive douleur, je ne pus résister à cette idée; et, méprisant le péril qui m’avoit d'abord effrayé, je retournai a Badajoz , et en arrivant je courus chez don François. Il me dit (pie par son crédit d avoit lait mettre en liberté dona Louise; mais que dès la nuit même du jour qu’elle étoit sortie de prison, elle avoit disparu, et qu’il ignoroit ce qu’elle pouvoit être devenue, quelque soin qu’il eût pris d’en faire une exacte recherche. Je pensai dans le moment que don François l’avoit sans doute cachée, dans l'espérance que quand elle ne me verroit plus, elle pourroit répondre à sa passion : mais il me parut si véritablement affligé de sa perte, que je cessai de le soupçonner de cet artifice. Je passai plusieurs années à chercher dona Louise par toutes les villes d’Espagne et de Portugal; et ne la trouvant point, je jugeai que le ciel avoit eu pitié d’elle, et lui avoit inspiré le dessein de s’enfermer en quelque retraite pour y pleurer ses foiblesses. De mon coté, je sentis je ne sais quel

38a DON QUICHOTTE,

mouvement fl i vin (ju i 1 11 en I ra ma. Je m’en allai à Rome, et après avoir reçu tlu pape l’absolution que je demandois, je revins en Espagne sous ces habits que vous voyez, résolu, pour achever d’expier mes dérèglements passés, de consacrer le reste de ma vie à la pénitence. J’avois envie de me jeter dans une chartreuse; mais le ciel, en me conduisant ici, m’apprend qu’il veut que je suive 1 exemple de dona Louise , et que je meure comme elle dans cette solitude.

Don Gregorio ayant cessé de parler, le curé loua sa résolution, et dit que l'on ne pouvoit s’y opposer, sans s’opposer aux ordres de Dieu. Don Quichotte prit la parole tà son tour, et, plaignant le malheur des gens qui se livrent en aveugles aux plaisirs de l’amour, il prouva, par mille exemples tirés de l'histoire, que l'on ne pouvoit être trop en garde contre cette dangereuse passion. Enfin il fit un discours si rempli de bon sens, (jue le curé crut que ce qu’on lui avoit dit du chevalier étoit faux; et l’hermite aussi en fut tellement étonné, qu’il ne put s’empêcher de dire : En vérité, seigneur Don Quichotte, on ne peut vous entendre sans vous admirer. Comment est-il possible qu’ayant autant d'esprit et de jugement que vous venez d’en faire paroître, vous soyez capable de vous persuader qu'il y a eu effectivement autrefois des chevaliers errants? Monsieur le curé, ajouta-t-il, vous voyez un gentilhomme qui a tout le mérite du monde, il n’a qu’un defaut. 11 ne veut point ouvrir les yeux sur la fausseté des livres de chevalerie, qu’il croit véritables et authentiques. Aidezmoi, je vous prie, à le tirer de son erreur. Le curé, qui étoit un homme fort dévot et fort éclairé, s’offrit à se-

Page 1