LIVRE III, Cil AP. V. 38j
prendre au seigneur Valentin une chanoinie pour un archevêché. Le diable est subtil, voyez -vous. Frère Saneho, répliqua le soldat, je suis de votre sentiment; je crois que le magicien aura fait ce tour de passepasse. Ce lâche archevêque, reprit Don Quichotte, me fit chez lui un discours fort étudié pour me faire quitter la chevalerie; mais je l’écoulai comme Ulysse écouta le chant des sirènes, et je le quittai brusquement.
En s’entretenant de cette sorte, nos aventuriers ne laissèrent pas de faire quatre bonnes lieues; mais ils commencèrent à se sentir très incommodés de la chaleur, qui ce jour-là etoit excessive. Le fantassin surtout, ne pouvant plus faire un pas tant ilétoit fatigué, s’adressa au chevalier de la Manche, et lui dit : Seigneur Don Quichotte, comme un soleil si ardent nous perce jusqu’aux os, et que d’ailleurs il n’y a plus que deux lieues d’ici au village oii nous devons aller coucher, je serois d’avis que nous quittassions le grand chemin pour nous rafraîchir un peu sous ces saules que vous voyez là-bas; nous y passerons quelques heures à l’ombre sur le bord d’un agréable ruisseau qui lave le pied de ces arbres, et quand le soleil sera baissé, nous reprendrons notre route avec moins d’incommodité. Le conseil fut approuvé, et principalement de Saneho, qui tint depuis Bracainonte pour homme d’un très bon jugement, lis gagnèrent donc les saules, où ils trouvèrent deux chanoines de Catalayud avec un juré de la ville de Siguença, qui tous trois y étoient venus dans le dessein de se reposer aussi. Ils se saluèrent les uns les autres, et Bracamonte prenant la parole dit aux chanoines : Messieurs, vous voulez
bien que le grand chevalier Don Quichotte de la Manche goûte un peu le frais sous cet ombrage avec vos seigneuries. D’abord que les chanoines entendirent nommer le chevalier de la Manche, ils lui firent mille compliments. L’aventure de la melonnière avoit tant fait de bruit dans le pays, qu'il n’y avoit personne qui ne sût ce que c’étoit que Don Quichotte. Outre cela, ces chanoines avoient su tout ce qui s’étoit passé chez Valentin, si bien qu’ils connoissoient les caractères différents du maître et du valet. S’étant tous assis sur l’herbe, le chevalier leur dit : Messieurs, en attendant que le flambeau des cieux tempère l’ardeur de ses rayons, il me paroît que pour éviter une molle oisiveté qui rouille ordinairement les meilleurs esprits, nous devrions nous entretenir de quelque événement considérable, et qui fût digne d'occuper des gens sages. C’est bien dit, Monsieur, s’écria brusquement Sancho, et s’il ne tient qu’à cela, je vais vous conter quelque beau conte, car j’en sais à bouche que veux- tu. Et pour commencer, Messieurs, vous saurez qu'il y avoit une fois ce qu’il y avoit. Quoi que ce puisse être, que ce soit à la bonne heure. Le mal s’en aille, et le bien nous vienne. Tais-toi, lourdaud, interrompit Don Quichotte en colère. Que n’écoutes-tu ces messieurs, plutôt que de les vouloir fatiguer de tes extravagances. Mais les chanoines, qui avoient envie que Sancho continuât, prièrent le chevalier de le laisser parler. Allons, seigneur écuyer, dit un des chanoines, poursuivez; je suis persuadé que ces messieurs seront aussi satisfaits que moi de vous entendre raconter une histoire de votre façon. Ecoutez, seigneur licencié, repartit San-