‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 206 sur 215 · LIVRE IIT, CII AP. V. ,'iSy · texte numérisé non relu

LIVRE IIT, CII AP. V. ,'iSy

< lto, vous touchez là une corde à laquelle répondront bientôt deux douzaines de Unies. Mais si vous voulez que je vous dise des merveilles, que monseigneur Don Quichotte ne vienne point me couper le sifflet, lié bien ! lui dit le chevalier, prends donc garde à ce que tu vas nous raconter; ne vas point nous faire un récit aussi froid que celui que tu me fis dans le bois oii nous rencontrâmes si\ géants changés en marteaux de moulin, ni quelque impertinente histoire, comme celle de la vagabonde foralva, qui suivoit avec un peigne et un morceau de miroir cassé le berger Dopez Ruiz, lorsqu il la luyoït pour ses coquetteries; ni enfin quelque ennuyeux conte, comme celui de ces chèvres qui se couchoicnt dans la boue, et qui m’ont si fort sali l’imagination et 1 odorat. ( )h ! par la mardi, interrompit Sancho , il faut que ces contes ne soient pas si mau- \ aïs , puisque vous les avez si bien retenus; et je m’en réjouis, car vous en goûterez mieux celui que je vais vous conter. Il y avoit donc, poursuivit-il, un roi et une reine qui demeuraient dans leur royaume. Tout ce qui étoit mâle en ce royaume appartenoit au roi, et tout ce qui étoit femelle, comme de raison, appartenoit a la îeine. Or ce roi et cette reine avoient une chambre aussi grande que 1 ecurie où monseigneur Don Quichotte loge Rossinante dans notre village. Cette chambre étoit si pleine de réaux jaunes et blancs, qu’ils alloient jusqu’au plancher. Les jours s’en allant et d’autres revenant, le roi dit à la reine : Reine ma mie, vous voyez combien nous avons d’argent; nous dev 1 ions le laite profiter, afin d acheter de nouveaux royaumes. La reine répondit aussitôt: Roi mon mi.

3yo DON Q U I C H O T T E.

gnon, il me semble que nous* ne ferons point mal (racheter des moutons. Non, reine, dit le roi, il vaut mieux, acheter des boeufs. iNon, roi, dit la reine, nous aurons plus de profit à trafiquer des cochons à la foire du Tohoso. Le roi n’en demeura pas d’accord , et par fantaisie disoit toujours non, quand sa femme disoit oui; et de son côté sa femme, par dépit, ne manquoit pas de dire non quand le roi disoit oui. A la fin finale, ils convinrent qu’il falloit acheter des oies, faisant leur compte par leurs doigts qu’ils iroient dans la Castille vieille, où il y a beaucoup d'oies, qu'ils les acheteroient là deux réaux la pièce, et que tout aussitôt ils iroient à Tolède pour les revendre quatre réaux chacune. Ce qui fut dit fut fait : le roi et la reine se rendirent avec tout leur argent dans la Castille vieille, et y achetèrent tant d’oies, tant d’oies, qu’elles couvroient vingt lieues de pays. Que le ciel te confonde avec tes oies, interrompit pour la seconde fois Don Quichotte; ne disois-je pas bien que ce misérable nous feroit quelque impertinent conte. Les chanoines, craignant de perdre le fil d’une si belle histoire, apaisèrent le chevalier, et le prièrent encore avec les dernières instances de permettre que Sancho la racontât jusqu’au bout. L’écuyer, se voyant si bien appuyé, continua de cette manière, sans en attendre la permission : 11 \ avoit donc, Messieurs, une si grande quantité d’oies, que l’Espagne étoit alors aussi couverte d’oies que le monde le fut d’eau du temps de Noé. Le roi et la reine alloient par les chemins, chassant leurs oies avec un hâton, jusqu’à ce qu’ils arrivèrent à un grand fleuve oîi il n’y avoit point de pont. Alors le roi dit à la reine.

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