LIVRE III, cil A P. V
<*l la reine dit au roi : Comment ferons-nous passer nos oies ? car, si nous les lâchons à l’eau, le courant du lleuve les entraînera jusqu'à Rome ou Constantinople. La reine dit : Il est vrai, il luut voir là-dessus des avocats; mais le roi, qui savoit un peu de latin, dit; Nous voila bien embarrassés, il n'y a qu’à faire un pont si étroit, qu d ne puisse passer qu’une oie à la fois; et, par ce moyen, elles 11e se sépareront pas. La reine loua 1 invention du roi, et les ouvriers furent mis en besogne. Quand le pont fut achevé, les oies commencèrent à passer une à une. Sancho, s’étant arrêté tout court en cet endroit, son maître lui dit ; Passe donc vite avec tes oies, belilre, et finis promptement ton mauvais conte. Cela ne se peut pas, Monsieur, répondit r écuyer: lié! comment voulez-vous qu’une troupe d'oies qui tient vingt lieues de pays en long et en large liasse dans un moment? 11 leur faut deux ans pour le moins. Ainsi, Messieurs, dans deux ans d’ici je vous dirai le reste; car je vous avertis que je n’acheverai point mon conte que toutes les oies 11e soient passées. Un si bizarre dénouement fit éclater de rire tous les auditeurs, à la réserve du grave Don Quichotte, qui donna au diable le conte et le conteur.
Les chanoines ne se lassoient pas d'être avec nos aventuriers; mais, s’apercevant que le soleil étoit déjà assez bas, et qu’ils n’avoient pas plus de temps qu'il ne leur en falloit pour se rendre à Catalayud, ils montèrent sur leurs mules, et partirent après les compliments ordinaires en pareille occasion. Don Quichotte et sa compagnie, que les mêmes raisons obligeoient à quitter les saules, en firent autant de leur côté. Comme le juré
de Siguença s’en retournoi t chez lui, et qu’il se proposoit de coucher dans le même village que nos aventuriers, il les accompagna, soupçonnant bien à la vérité le chevalier de la Manche d’être fou, mais sans savoir encore précisément quelle étoit sa folie. 11 en fut bientôt pleinement instruit par une étrange aventure que l’on verra dans le chapitre qui suit, si l’on veut prendre la peine de le lire.