‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 22 sur 215 · LIVRE V, CIi AP. A · texte numérisé non relu

LIVRE V, CIi AP. A

main. Ce colosse s’approcha de Hrandimart, et lui déchargea son dragon sur son casque. Le coup lui si pesant, qu'il renversa le guerrier tout étourdi, et jetant le sang par le nez et par les oreilles. Le chevalier reprit scs sens, et plus animé quel I rayé du péril, il leva la riche épée d'Agrican : car il s’en étoit saisi après la mort de Barigace. Il en frappa le géant sur l’épaule, et le fendit jusqu’à la ceinture; mais à peine le cadavre de ce monstre eut touché la terre, o prodige étonnant ! qu’il devint un dragon semblable au premier, et que ce premier parut un géant tout pareil à celui qui venoit d’être terrassé. Le nouveau géant prit dans sa main le nouveau dragon par la queue, et s’en servit pour attaquer le chevalier, qu'il renversa d'un coup terrible qu'il lui déchargea sur l'épaule gauche. Hrandimart se lutta de se relever, de peur d’être accablé d’un second coup, et, reprenant Tranchère qui pendoit de son bras à une chaîne, il allongea une estocade au géant , et lui perça le ventre de part en part. 11 n’en fut pas néanmoins plus avancé : ce qui etoit arrivé, arriva une seconde fois; le géant redevint dragon, et le dragon se changea en géant. Que n’eut point à souffrir le courageux guerrier dans ce genre de combat ? 11 tua jusqu'à six fois le géant, et six fois il le vit renaître dragon.

Ces reproductions, qui ne finissoient point, lui donnèrent à penser. 11 fil réflexion que le géant n’avoit pour toute arme que le dragon qu’il fenoil par la queue, et que s il pouvoit lui rendre cette arme inutile, peutêtre il le mettrait hors d’état de lui nuire. Dans cette pensée, au lieu de frapper sur le géant, il se mit à frapper sur le dragon seul, et l’effet en alla plus loin

qu’il ne l'avoit espéré; car la bonne épée d’Agrican ayant coupé le dragon par la moitié, dès ce moment le géant, qui n’eut plus rien pour attaquer ni pour se défendre, jeta par terre le reste du dragon qu’il avoit à la main, et s’enfuit vers une des grilles d’or; mais le guerrier le poursuivit si vivement, qu’il le joignit avant qu’il put gagner le jardin, et lui lit voler la tète d'un coup de Tranchère.

Cet événement causa bien du désordre : un vent impétueux s'éleva tout à coup, le tonnerre gronda, et la terre trembla sous les pieds des deux amants. Brandimari fut obligé de s’appuyer contre le mur du bâtiment, et Fleur-de-Lys se laissa tomber sur les degrés du portique. L’orage dura l’espace d’une heure. Quand il eut cessé, le chevalier alla relever sa dame, qui étoit encore tout étourdie d’avoir senti la terre manquer sous ses pieds. Elle le pressa de sortir d’un lieu où elle ne pouvoit se croire en sûreté. Brandimart, qui eroyoit son honneur intéressé à ne point fuir les aventures qui se présentoient, et que l’esprit de curiosité possédoit toujours, la pria d’entrer avec lui dans le palais. U voulut lui représenter que le péril étoit passé; mais Fleur-de-Lys, au lieu de se laisser persuader, le détourna de son dessein, en lui disant qu’ils dévoient plutôt aller rejoindre à Elutli Angélique et le comte d’Angers, que de s’arrêter plus long-temps dans ce château. Le chevalier se rendit à cette raison, et fut le premier à marcher vers le grand portail par où ils étoient entrés.

Mais quel fut leur étonnement, quand ils ne le retrouvèrent plus! Ils parcoururent en vain toute la

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