LIVRE V, Cil AP. V LU
Jaisoit jouir d une trop grande liberté. 11 crut même apercevoir dans les manières de son père pour moi quelque chose de plus vd que l'affection paternelle; et, pour en prévenir les suites, qu'il craignoit, il me retira de la cour pourme confiner dans un château, où il n’entroit que des personnes qui lui étoient affidées. Le roi condamna hautement son procédé; mais il n'osa se servir de son autorité pour me rendre moins malheureuse; il appréhendoit Rentig, qu’il connoissoit pour le prince du monde le plus dangereux et le plus capable d’une mauvaise action.
Mon barbare époux parut plus tranquille, lorsqu’il me vit dans une prison qui lui répondoit de moi. Quelle triste vie pour une jeune princesse ! Une seule chose , qui peut-être n’auroit pas été une consolation pour beaucoup d’autres femmes, faisoit toute la mienne. Rentig, quoiqu’il fût un des plus vaillants princes de l’Asie, n’avoit pas reçu de la nature ce que le dieu d’hymen exige des hommes qui s’engagent sous ses lois. J'avois tant de répugnance pour sa personne, que c’étoit un soulagement pour moi qu'il n’eût rien à me demander. Parmi mes filles d'honneur , j'avois amené à Kunitki une dame de notre cour que j'aimois infiniment. Je ne lui cachois rien de tous les secrets de mon cœur. Je ne lui avois pas seulement découvert l’aversion que j’avois pour Rentig; je lui avois fait connoîlre même mes plus tendres sentiments pour le prince de Mugal.
Filatée, e’étoit le nom de ma confidente, avoit une beauté singulière. Elle étoit tendrement aimée d’Oristal, brave chevalier de Kunitki; il lui avoit rendu des Roland l’Amoureux, ir. ;
ijo ROLAND L’AMOUREUX,
soins, auxquels, cle mon consentement, elle avoit répondu. Un bon esprit, une tendresse sincère et une complaisance réciproque leur faisoient une destinée des plus heureuses, lorsque les jalouses défiances de llentig interrompirent le cours d’une si parfaite intelligence, en me confinant dans ma prison. Le devoir et l'inclination obligèrent Filatée à s’y renfermer avec moi. Oristal fut si sensible à cette dure séparation, qu'il tenta jusqu’à l’impossible pour se rejoindre à l'objet de son amour. Il partit une nuit en secret, et prit le chemin de la tour qui renfermoit Filatée, dans le dessein de s’y introduire en corrompant quelqu’un des gardes par quelque ingénieux artifice. Il n’en étoit pas loin, lorsqu’on passant sur le bord d’un étang, il y rencontra une bonne vieille qui elle reboit en pleurant quelque chose dans l’eau, et qui paroissoit atteinte d’une vive douleur. Oristal lui en demanda le sujet. Hélas! seigneur, répondit-elle , je portois dans un paquet ce que j’avois de plus précieux; je me suis arrêtée sur le bord de l’étang pour m’y reposer, et mon paquet malheureusement est tombé dans l’eau. J’ai beau le chercher, je ne le trouve pas.
Le chevalier fut touché du chagrin que cette bonne femme marquoit de la perte de son paquet. Je compatis, lui dit-il, à votre perte, et je veux vous aider à chercher ce que vous avez perdu. En même temps il descendit de cheval, et entra dans l'eau effectivement pour y chercher le paquet, qu’il retrouva, non sans peine et sans danger. La vieille embrassa les genoux d’Oristal quand il fut sorti de l'étang, et lui dit : Je suis une pauvre femme, et je ne puis reconnoître que par
1,1 V 11 K \, CHAI’. VIII. à I
«les rcmcrcîmcnts le service <j uc vous venez de me rendre; mais souvenez-vous qu’un bienfait n’est jamais perdu. < hislal se sut bon gré de celle action charitable; et, sans en attendre d'autre récompense que le plaisir de l’avoir faite, il continua son chemin vers la tour de Rentig, où il arriva le même jour.
La seule vue de cet édifice le lit presque désespérer du succès de son entreprise; les murs en éloient si hauts, les portes si solides et si bien fermées, enfin l’accès en paroissoit si difficile, que, perdant l’espérance dont il s'étoit flatté, il se disposoità s’en retourner à Kunitki, lorsqu'il vit tout à coup pareil re devant lui une dame magnifiquement vêtue et parfaitement belle. Vous êtes triste, chevalier, lui dit-elle d’un air gracieux; mais on pourrait soulager votre affliction, si vous vouliez emprunter les secours de vos amis. Oristal fut merveilleusement étonné de l'abord, et plus encore du discours de cette dame, dont les traits lui étoient inconnus. Je vous avoue, Madame, lui répondit-il, que je suis accablé d’une douleur mortelle , et je doute fort que quelqu'un puisse la soulager; mais, ajouta-t-il , je ne sais ce qui peut obliger une personne connue vous à s'intéresser dans nia destinée : la reconnoissance qui est due à un bienfait, repartit la dame. Vous voyez en moi la bonne vieille à qui vous avez rendu un grand service. Je suis la fée Febosile, qui prit cette forme pour vous éprouver.
Le chevalier, à ces paroles, fut transporté de joie; il se mit à genoux devant la fée, et lui demanda pardon des fautes qu’il pouvoit avoir commises envers elle par ignorance. Laissons ces vains compliments, interrompit
5a K Ü L A N 1) L’AMOUREUX,
la nymphe, et voyons ce que je puis faire pour vous. Je vouilrois, reprit le chevalier, m’introduire dans cette tour pour y voir la belle Filatée; mais il faudroit cjue ce fût si secrètement , que le cruel prince de INayada ne s’en aperçût point. Vous allez être content, repartit la fée. Alors ramassant une petite coquille qui se trouva par hasard à terre, elle prononça dessus quelques mots barbares; puis elle la donna au chevalier, en lui disant: Toutes les fois que vous tiendrez cette coquille dans votre main gauche, vous vous rendrez invisible à tous les mortels; et quand vous aurez besoin de mon secours , mettez-la dans votre bouche, vous me verrez auprès de vous dans le moment. Il ne s’agit plus, poursuivit-elle, que de vous introduire dans la tour, et c’est ce que je vais faire tout à l’heure. A ces mots, Fehosile enleva Oristal, le porta dans la chambre où étoit Filatée, et disparut à l’instant.
Jugez de la surprise où nous fûmes, ma confidente et moi, de voir subitement paraître à nos yeux ce chevalier; car ma fenêtre étoit grillée, et, depuis une année que j’etois enfermée dans ma prison, je n’a vois vu aucun mortel que mon persécuteur. Oristal nous mit au fait sur les moyens qu’il avoit employés pour s’ouvrir un accès jusqu’à nous, et me jura un attachement inviolable. Filatée sut très bon gré à son amant de ce qu’il venoit de faire pour elle; et la présence de ce chevalier lui donnant quelque enjouement, malgré l'habitude que nos malheurs nous avoient fait former d'être tristes : Madame, s’écria-t-elle, secouons le joug qu’on nous a imposé avec tant de barbarie : puisque nous pouvons compter sur la protection de la bienfaisante Fehosile,