LIVRE \ , Cil AP. I
de sorte qu'après plusieurs joursde marche, il se trouva dans le royaume d’Ortus. Il parvint au grand fleuve Jaune, qu’il lui falloit traverser pour continuer son voyage vers la célèbre ville de Camoul, oii le roi Gradusse faisoit alors sa résidence. En le remontant le long île son rivage, il rencontra un pont, au delà duquel, sur l’autre rive du fleuve, s’élevoit un assez beau château bâti sur le grand chemin qui aboutissoit au pont, entre une forêt et un rocher.
Un chevalier bien armé défendoit le passage du pont. Sacripant se présenta pour le passer : Seigneur, lui dit le chevalier, je ne puis nous permettre de passer par ici, si vous ne me jurez que vous ne regarderez point dans la fontaine qui lave le pied de cette roche que vous voyez au delà du pont. Quoique j’aie des raisons assez fortes, répondit Sacripant, pour 11e me point engager dans un combat qui peut m’arrêter, je ne saurois faire ce serment, qui me paroit contraire à l'honneur d’un chevalier. Ne vous offensez pas de ce que je vous propose, répliqua le défenseur du pont; je 11e le fais que pour votre avantage , et n'exige rien de vous que je n’aie pratiqué moi-même. Que ce soit un avantage ou non, repartit le roi de Circassie, je ne puis me résoudre à faire un serment qu’on exige de moi; et vous voudrez bien que je 11e suive point votre exemple. Parlons sans déguisement, lui dit le guerrier du pont, un peu piqué de sa réponse; vous êtes curieux. Je n’en disconviens pas, reprit Sacripant, cl je vous avouerai que ma curiosité seule suffi roi t pour m'exciter à combattre contre vous. Je suis curieux de savoir ce qu’il y a dans cette fontaine, qui vous oblige d’en dérober
la vue aux passants. Hé bien, répliqua l’autre chevalier, voyons ce que le sort des armes en décidera.
En même temps ils s’attaquèrent l’un l’autre avec ardeur. Ils étoient tous deux égaux en courage, et leurs forces étoient peu différentes. Ils combattirent longtemps sans avantage, quoiqu’ils se portassent des coups pesants et capables dé faire de profondes blessures. Pendant leur combat, deux autres chevaliers arrivèrent en ce heu, et s’arrêtèrent pour regarder les combattants. Le défenseur du pont parut s’affoiblir; ses coups commencèrent à se ralentir, aussi étoit-il déjà blessé en plusieurs endroits. Son ennemi, qui conservoit encore toutes ses forces, le cbargeoità coups redoublés, et l’alloit bientôt réduire à ne pouvoir plus se défendre, si la dame du château, qui jusque-là les avoit observés des fenêtres, ne fût venue sur le pont pour interrompre leur combat. Elle adressa ces paroles au roi de Circassie : Seigneur chevalier, aucun différent particulier ne vous anime l’un contre l'autre; c’est moi qui ai engagé ce guerrier à s’opposer à votre passage, dans le seul dessein de détourner de dessus vous le malheur qui arrive à la plupart des chevaliers qui passent par ici. Bien loin de lui en savoir mauvais gré, j’espère que vous voudrez bien, à ma prière , cesser d’être ennemis. Le passage dupont, que vous n'avez que trop mérité par votre valeur, ne vous sera plus fermé; mais prenez garde qu’il ne vous soit funeste.
Le roi Sacripant, le prince de l’Asie le plus courtois, avoit suspendu ses coups à l’approche de la dame pour l’écouter; et lorsqu’elle eut cessé de parler, il lui répondit en ces termes : Belle dame, je ne puis vous