LIVRE VI, CHAP. I
du jeune Roger. Ils firent tant, qu’après avoir passé le desert sablonneux, ils parvinrent enfin au mont Carène. Cette montagne est si haute, qu’on diroit quelle touche le ciel ; une grande plaine, qui contient plus de trente lieues de long, en occupe la cime; un large Meuve y passe au travers, et tombe en bas dans le vallon, d'où il poursuit son cours jusqu’à la mer. D’un coté de ce Meuve etoit un rocher sur la pointe duquel toute la cour africaine vit avec surprise briller un palais éclatant de cristal.
A la vue d’un objet si merveilleux, tous les spectateurs ne doutèrent point que ce ne fût le séjour oh le magicien renferinoit lloger; mais ils ne remarquèrent dans le rocher aucun chemin pour y monter. Malabufer, roi de Fizan, qui avoit été plus d’une fois dans ce lieu, n'y avoit jamais vu ce palais : il jugea que les enchantements d’Atlant lui en avoient caché la vue jusqu'à ce jour, et que la vertu seule de l’anneau d’Angélique le lui rendoit visible. Lorsque l'enchanteur aperçut du haut de sa roche 1 illustre assemblée des guerriers, qui considérait son palais, la tristesse s’empara de son cœur ; la crainte de perdre son jeune prince agita son esprit. Cependant on 11e pouvoit sans ailes monter à ce château, et cela n’embarrassoit pas peu Agramant ; mais le nouveau roi de Tingitane, qui vit bien son embarras, s’approcha de ce prince , et lui dit : Seigneur, l’adresse est ici plus nécessaire que la force; si votre majesté veut m'en croire , elle ordonnera dans cette plaine un tournoi; les chevaliers de votre coin s’exerceront à la lance et à la course; le jeune Roger ne manquera pas d’observer d’en haut ce divertisse-
f)0 ROLAND L’AMOUREUX,
ment militaire, et son humeur belliqueuse le portera sans cloute à venir prendre part à la gloire de leurs exploits. Quand il sera descendu de ce rocher, je me iais fort de l’engager dans votre entreprise de France.
Ce que Brunei conseilloit fut approuvé de tous les princes, qui se partagèrent en deux troupes. L’empereur se fit chef de l’une, et donna la conduite de l’autre aux rois de Garbe, de Bellemarine, de Constantine et de Fizan. Les airs commencèrent à retentir du bruit éclatant des trompettes, et tous les chevaliers partirent la lance en arrêt. Le parti d’Agramant eut du désavantage; vingt -sept de ses chevaliers furent portés par terre au premier choc, au lieu que de l’autre troupe , il n'y en eut que sept de démontés; les voilà qui s’animent tous; et ce jeu, qui ne devoit être qu’un exercice, devint si furieux, qu’on l’auroit pris pour une véritable bataille. Entre les princes qui combattoient avec le plus d’ardeur, le sage Sobrin, roi de Garbe, bien que déjà d’un âge avancé, se distinguoit par les grands coups qu’il portoit : il renversoit tout ce qui se trouvoit devant lui. Mais le fort Agramant, monté sur son puissant coursier Cizifalte, rétablit en peu de moments le désordre de sa troupe; il donna une si rude atteinte de sa lance à Malabufer, qu’il jeta ce vaillant roi hors de sa selle; puis , tournant bride à Ci/.ifalte, il frappa si vigoureusement Mirabalde à la tête, qu il lui fit vider les arçons. Ce malheureux roi de Borgue demeura privé de sentiment. L’empereur renversa encore Galciot de Bellemarine avant que de rompre sa lance. Il prit ensuite le roi d’Arzile par le cimier de son casque, et le secoua si rudement, qu’il le porta par terre; enfin il