CHAPITRE IT
Suite du tournoi d' Agramant.
L'eivchvnteur Allant et Roger regardoient de leur
château de cristal ce tournoi; mais ils le regardoient l'un et l'autre d’un œil bien différent. Lejeune prince, de qui faîne étoit toute guerrière, prenoit un plaisir sans pareil aux faits d'armes dont ses yeux étoient témoins. Il applaudissoit aux grands coups qui se donnoient. Il ne se possédoit plus, et son visage étoit plus rouge que du feu. Il auroit souhaité de voir le combat de plus près, et il prioit instamment le magicien de le faire descendre au bas du roc. Allant, qui craignoit de le perdre, lui disoit pour le retenir : Hélas ! mon fils, ce que tu vois est un mauvais jeu; ne l approche point de ces hommes armés, ton ascendant est trop funeste; tu es menacé de perdre la vie dans un combat par trahison ; regarde les exploits de ces chevaliers comme un piège que la fortune tend à ton courage, et ne le livre point toi-même à ton malheur.
Roger lui répondit : Si le ciel a toute puissance sur les hommes, quel moyen avons-nous doue d’éviter nos destinées? Et s’il a résolu ma mort, c est en vain que vous me retenez ici. Je vous prie de me faire déscendrc parmi ces chevaliers, autrement je vais me précipiter
î)2 ROLAND L’AMOUREUX,
moi-meme du haut du rocher en bas. Laissez-moi voir une heure seulement combattre ces guerriers, et que je meure ensuite, si c’est un arrêt du sort. Le vieil Allant, qui le connoissoit pour un jeune prince capable d exécuter ce qu’il disoit, le mena dans un petit jardin particulier, où , par une grotte et des degrés taillés en vis dans le roc, il le fit descendre dans le vallon, près de l’endroit où Brunei , monté sur Frontin, s’etoit arrêté par hasard pour être spectateur du tournoi. Aussitôt que cet adroit Africain les aperçut tous deux, il se mita faire faire des passades et des caracoles h son cheval. Roger admira la gentillesse du coursier, et souhaita de l’avoir. Il pr ia le magicien de le lui acheter; car la personne qui le montoit avoit si mauvaise mine, que, tout roi qu’il étoit, le jeune prince le prit pour un marchand de chevaux. Atlant, qui vouloit faire abhorrer à son élève les chevaux et les armes, ne se pressoit pas de le satisfaire; il n’épargna pas même les remontrances pour lui faire perdre le désir qu’il témoignoit : mais, lisant dans ses yeux qu’au lieu de le lui ôter il ne faisoit que l’irriter par ses discours, il demanda par complaisance à Brunei s’il vouloit lui vendre son coursier.
Le nain n’attendoit que ce moment. Je ne donnerois pas, répondit-il, mon cheval pour tout i'or du monde, parce que nos princes africains ont formé une entreprise où tous les chevaliers, qui ont de l'honneur et qui aiment la gloire, ne peuvent manquer de se trouver. Enfin ce temps, si désiré de tous les vaillants hommes, est venu. Notre empereur, le grand Agramant , va passer en France, et faire la guerre à Charlemagne. Il sera suivi de trente-deux rois, qui conduisent chacun une