CHAPITRE IJ
Qui étoit la dame du château. Histoire de la fontaine de
la Roche.
La clame du château se nommoit Calidore. C’étoit une princesse de la cour d’Ortus. Son premier soin fut défaire panser Isolier parties demoiselles très expertes en cet art. Elle obligea le roi Sacripant à souffrir aussi tju’elles pansassent ses blessures. Quoiqu’il fut moins blessé que le prince espagnol , il ne laissoit pas de perdre beaucoup de sang; ensuite la belle Calidore voyant tous ces chevaliers assis autour du lit du fils de Marsi lie , elle leur parla de cette sorte: Nobles princes, je fais trop de cas de votre estime, pour vous laisser dans une opinion qui pourroit m’être désavantageuse. Les apparences sont contre moi, je l’avoue; et vous croyez peut-être que c'est par caprice ou par cruauté que je fais garder ce pont; mais je vais vous apprendre quel en est le motif, et vous faire en même temps le récit d’une aventure qui a de quoi étonner tous les siècles.
Histoire (le la fontaine de la Roche.
Le royaume d’Ortus, continua-t-elle, est composé de deux provinces très fertiles, que le grand fleuve Jaune, qui passe sous ce pont, arrose de ses eaux. Chacune de ces provinces pouvoit autrefois se vanter de posséder une chose merveilleuse. L'une avoit vu naître Floris.
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et [ autre Vdamanthe. C'est le nom cl un |eune lionune et d'une jeune fille d’une beauté ravissante. Jamais la nature n'a rien produit de si parfait que ces deux personnes. Dès qu'ils furent hors de l’enfance, ces deux objets charmants, chacun dans sa province, enllaimnèrent mille cœurs. Adamanthe faisoit l'admiration de tous les hommes qui la voyoient. Les peuples des états voisins, attirés par le bruit de sa beauté, accouroient en foule pour la voir; mais le plaisir qu'ils prcnoient à la regarder leur coutoit cher: ils se sentoient embraser d’une flamme que la mort seule éloit capabled'éteindre; aussi n’étoit-ce cpie funérailles dans les lieux qu’elle hahitoit. Tout y retentissoit des plaintes des amants désespérés.
Les cruautés d’ Adamanthe, dans le cœur de qui nul de ces amants ne put exciter le moindre mouvement de pitié, furent cause qu’on ne l’appela plus que l’inexorable Anaxarette. Elle n’étoit pas, en effet, moins insensible que cette fille inhumaine qui réduisit l’aimable Ipliis à se pendre de désespoir. Ce n’étoit donc plus Adamanthe qu’on la nommoit, et celte orgueilleuse beauté avoit en horreur le nom d’amant. Elle ne se plaisoit que dans les bois, et les exercices de la sœur d’Apollon faisoient tous les siens. Elle négligeoit le soin de séparer. Ses habits étoient simples, ses cheveux n’avoient point d’autre ornement qu’un ruban qui les tenoit attachés. Les plus considérables personnes du royaume la demandèrent en mariage; mais, détestant l’hyménée comme l’amour, et sous prétexte de se consacrer entièrement à Diane, elle obtint de son père la permission de n’habiter que les bois.
Elle n’avoit jamais vu Floris, qui, de son côté, dans les lieux où il avoit pris naissance, vivoit ainsi qu’Anaxarette dans les bois. Il avoit eu recours à ce moyen pour se dérober aux importunes ardeurs des plus belles dames fie sa province. Il établit son séjour dans une forêt, et la chasse devint son unique occupation. La reine d’Ortus avoit un château situé sur le bord de cette forêt, et elle y alloit ordinairement passer la plus belle saison de l’année dans les plaisirs de Diane. Toute sa cour suivoit son exemple, et chaque jour les dames du palais s’enfonçoient dans le plus épais du bois, le carquois sur l’épaule et le javelot à la main. Quelques-unes d’entre elles rencontrèrent le beau chasseur, et s’enflammèrent à sa vue. Elles parlèrent de celte rencontre à leurs compagnes, qui cherchèrent par curiosité Floris, et qui éprouvèrent le même sort. Le trouble régna dès ce moment dans le palais, et l’aventure qui le causoit vint à la connoissance de la reine.
Cette princesse eut la même curiosité que ses filles d’honneur. Elle parcourt la forêt, jette les yeux de toutes parts, et brûle d’impatience de voir le nouvel Adonis qu'on lui a peint avec de si belles couleurs : elle l’aperçoit; et à peine l'a-t-elle envisagé, qu’il fait sur elle une amoureuse impression. Plus elle le considère, et plus le trait que l'Amour lui a lancé s’enfonce dans son cœur. La majesté de son rang et sa modestie naturelle l’obligèrent à cacher sa nouvelle passion; mais la violence qu’elle se fit en cela ne fit qu’en augmenter l’ardeur. Enfin elle n’en fut plus la maîtresse, elle s’ouvrit à une de ses daines. Eoihle soulagement ! Cette
confidence ne pouvant la satisfaire long-temps, il fallut