‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 6 sur 215 · LIVRE V, CH A P. IT U · texte numérisé non relu

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prendre le parti de découvrir au charmant chasseur h mal qu’il avoit causé. La confidente, quoique rivale de la reine, s’offrit à lui rendre ce service. Llle chercha l’occasion de rencontrer Floris; et, l’ayant trouvé par son adresse, elle l'instruisit des sentiments qu il avoit inspirés à sa maîtresse. L’insensible chasseur écouta la dame impatiemment. Elle s’en aperçut, et s’imaginant que si elle parloit pour son compte, il s’intéresseroit peut-être davantage à son entretien, elle lui déclara sa tendresse avec encore plus de vivacité que celle de la reine; mais tout le fruit qu elle lira de scs discours fut d’avoir fait connoître au jeune homme les flammes qu'il avoit allumées.

Le malheureux succès de cette négociation affligea vivement la reine, sans la détacher de l’ingrat qui la méprisoit. Comme il avoit toute la beauté de l’Amour enfant, avec toute la grâce du chasseur Adonis, les. blessures qu’il faisoit étoient telles, qu'on n’en pouvoit guérir; aussi les dames du palais, abandonnées à l’ardeur qui les consumoit, passoient leurs jours à chasser, non pour épuiser les flèches de leurs carquois sur les hèles de la foret, mais les traits de leurs veux sur le cœur de Floris. Chaque jour l’écho des vallons et des bois retentissoil des plaintes amoureuses de ces amantes infortunées. L’agitation de la reine étoit encore plus grande que celle de ses femmes. Cette princesse, gênée par ce qu elle devoit à son rang, n 'avoit fait jusque-là aucune démarche pour rendre le jeune homme sensible à sa passion. Sa contrainte lui devint insupportable; elle résolut de parler elle-même, se flattant qu’elle réussiroil mieux que sa confidente à persuader le chasseur.

Dès qu elle en put trouver l’occasion, elle 11e manqua pas de lui déclarer son amour, et elle accompagna cet aveu de toutes les offres qui pouvoient contribuer à le faire bien recevoir. Néanmoins cette princesse, tonte reine, toute jeune et charmante qu’elle étoil , eut la mortification de voir dédaigner ses feux et ses empressements. Le cruel Floris préféra sa liberté à la couronne i même d’Ortus, que la reine, qui étoit fille, lui offrit, et les plaisirs de la chasse à ceux de l’amour.

La princesse ne put soutenir les rigueurs de cet ingrat, et l’excès de ses tourments lui causa une maladie de langueur qui l’emporta, malgré tous les efforts de ses médecins. Oui, cette reine qui faisoit les délices de ses peuples, et avoit été recherchée des plus grands princes de l’Orient, perdit la vie pour avoir trop aimé Floris. Une grande partie des dames du palais eurent la même destinée; et, depuis ce funeste événement, on n appela plus ce jeune homme, dans tout le royaume d’Ortus, que l’insensible Narcisse, tant on lui trouvoit de rapport avec le Narcisse des anciens.

Peu de temps après ce malheur, la fée Silvanelle, qui habitait la forêt où chassoit le jeune Floris, le rencontra un jour. Cette fée avoit peu de commerce avec les humains, et se laissoit voir rarement. Elle ne l'avoit point encore vu. Elle jeta les yeux sur lui; et il seroit malaisé de dire si elle le regarda plutôt qu’elle n’en devint amoureuse. Dès ce moment elle souhaita de le posséder. Elle le suivit, et à mesure qu'elle s’en approclioit, son cœur s’enllammoit davantage. Elle éleva la voix pour lui faire entendre ces paroles : Attends, jeune homme, et cesse de poursuivre les bêtes de la forêt;

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nue prise plus considérable se présente à loi: je t'offre mon cœur et ma main, l u dois estimer le bonheur que ta beauté te procure aujourd'hui : je suis la fee Silvanelle; cette foret m’appartient, et mon empire s’étend jusque sur les génies.

Lorsque Narcisse apprit par ces paroles la qualité de la fée, il s’arrêta par respect; mais Silvanelle n’en fut pas plus soulagée. L'habitude que le chasseur avoit de faire le cruel ne lui permit pas de traiter la fée plus favorablement que les autres femmes, beau chasseur, lui dit -elle, vainement j’ai méprisé jusqu’ici l'amour et ses plaisirs : je ne jugeois aucun mortel digne de mes regards; cependant, dès que je t’ai vu, j’ai perdu mon orgueil et mon indifférence; tu m’as inspiré des sentiments inconnus. Oh ! que tes parents sont heureux d'avoir un fils si parfait ! Plus heureuse encore mille fois la personne qui sera ta femme. Pour jouir de ce bonheur, je veuv t’élever jusqu’à moi. Consens donc, aimable jeune homme , que les doux nœuds de l'hyménée nous unissent , et commençons dès ce jour à n’avoir qu'un cœur et qu’un lit. En achevant ces mots, la fée, emportée par sa passion , ouvrit les bras, et s’approcha de Narcisse pour lui ravir des baisers qu'il n’avoil aucune envie de lui donner. Il rougit pour elle de cette action trop libre, et s’éloigna de quelques pas d'un air dédaigneux. Silvanelle ne se rebuta point : elle le suivit, et l’embrassa, malgré la répugnance qu’il avoil à le souffrir. La honte qu’il en eut ne fit qu’ajouter à sa beauté naturelle de nouvelles grâces, qui n’inspirèrent pas plus de retenue à la fée. Madame, lui dit-il. fatigue de scs importunités, laissez-moi, je vous con-

jure , ou bien vous m’obligerez à fuir ces lieux, <[ue vous me (ailes haïr par vos emportements. Non, charmant jeune homme, reprit-elle d’un air tendre, non, demeurez dans ces lieux ; j’aime mieux les quitter moimême que de vous les rendre odieux par ma présence : jouissez-y d'une entière liberté; mais ne m’otez point celle de vous y voir quelquefois et , au nom des «lieux, ne me haïssez pas.

Après avoir parlé de cette sorte, Silvanelle se retira un peu mortifiée de l’air dont il avoit reçu les témoignages de son affection; néanmoins elle ne désespéroit pas de pouvoir le fléchir par scs promesses et par les avantages qu’il tireroit de l’union conjugale qu’elle lui proposoit. Depuis ce jour-là, cette fée vit Floris plusieurs fois ; mais l'espérance dont elle s’étoit flattée ne se remplissoil point. Elle avoit beau se plaindre : ses plaintes ne faisoient que frapper l'air, sans toucher le cœur qu elle vouloit rendre sensible. N’es-tu pas content, disoit-elle à Narcisse, d’avoir mis au tombeau, par tes duretés, la reine d’Ortus et les plus belles dames de sa suite. Veux-tu faire mourir toutes les femmes de ce royaume, comme la cruelle Anaxarette fait périr tous les hommes dans la province de Campion ? Enfin la fée , lasse de se voir méprisée, se retira dans sa grotte, résolue d'y passer quelque temps à délibérer si elle suivroit les mouvements de son ressentiment, qui la portait à la vengeance, ou si elle continueroit à vouloir gagner Floris par la patience et la douceur.

Le jeune chasseur, après que Silvanelle l’eut quitté, rappela ce qu’elle venoit de lui dire de cette Anaxarette, qui faisoit sur les hommes la même impression

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qu’il faisoit sur les femmes. Il senlil naître en lui un désircuricux de connoître une si merveilleuse personne, et de voir si elle étoit d une beauté a devoir produire des effets si surprenants. Il résolut de satisfaire sa c uriosité, et de partir sur-le-champ pour la province de Campion; puisque aussi bien le séjour de la forêt d \ oubli, qu’il habitoit, commenqoit à lui paroître haïssable. Effectivement, il n’en pouvoit plus parcourir les routes sans y rencontrer des dames de la cour qui venoient se plaindre de son insensibilité. Il se mit donc en chemin, et se rendit en diligence au pays d’Anaxarette. D'abord qu’il y fut, il s’informa de cette dangereuse personne, et il se hâta d’arriver à la forêt de Campion, où il apprit qu’elle étoit toujours.

Comme cette forêt avoit une grande étendue, il la parcourut plusieurs jours sans rencontrer ce qu’il clierchoit. Un jour, se sentant très fatigué, il se coucha au bord d'un ruisseau qui couloit sous le plus agréable ombrage de tout le bois; et là le sommeil vint insensiblement surprendre ses sens. Pendant qu’il dormoit, Adamantlie, attirée par la soif, arriva dans ce. lieu; elle s’y désaltéra; et, lorsqu’après avoir rafraîchi ses poumons, elle voulut s’éloigner du ruisseau , elle aperçut par hasard le beau Narcisse, qui reposoit à quelques pas de l’endroit où elle venoit de boire. Peu s’en fallut d’abord qu’elle ne se retirât avec précipitation, dans la pensée que ce pouvoit être quelqu’un de ses persécuteurs, c’est-à-dire un de ses amants; mais la beauté de f loris, dont le visage étoit tourné de son coté, la retint malgré elle. Pour la première fois, elle attache sa vue sur un homme ; et, bien loin de le regarder avec

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horreur, elle s’approche de lui pour le considérer à son aise. Que vois-je'! dit-elle, après l’avoir attentivement regardé ; seroit-ce l’Amour qui se présenteroit lui-même à mes yeux, pour me punir d’avoir méprisé sa puissance? Elleétoit encore incertaine de ce qu’elle en devoit penser, quand le jeune homme se réveilla.

Il se ré vei 1 loi t en sursaut. Comme il avoit l’imagination remplie de l’image de la beauté qu’il souhaitoit de voir, il venoit de rêver qu’il la voyoit; et dans l’admiration que lui causoient les traits que sa fantaisie agitée lui peignoit encore, il cherchoit, en ouvrant les yeux, cette image charmante qui caplivoit déjà son cœur. Que devint-il, lorsqu’il vit paroître en effet devant lui cette ravissante beauté, mille fois plus touchante encore que son idée ne la lui avoit représentée pendant son sommeil ? Il ne douta pas un moment que ce ne fût la personne qu’il cherchoit. Ah ! Madame, s’écriat-il tout transporté, vous êtes sans doute Anaxarette? Hé ! quelle autre dame pourroit offrir aux veux tant de charmes? Adamanthe, étonnéeellc-mêmede la beauté de ce jeune inconnu, qu'elle ne pouvoit se lasser de considérer, hésita quelques moments à lui répondre ; néanmoins, ne consultant que sa fierté : Qui t’oblige , lui dit-elle, à me tenir ce discours? Quel intérêt as-tu de savoir si je suis Anaxarette ou non ? Celui que mon cœur m’oblige d’y prendre, reprit-il. Un seul moment de votre vue vous a soumis pour jamais un cœur qui fut toujours rebelle à ï’amour, et je viens vous en apporter l’hommage avec toute l’ardeur que vous mérite/.

L’amoureux Floris, après ces paroles, se jeta aux genoux d’ Adamanthe, et dans son transport lui saisit

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