‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 53 sur 215 · LIVRE VI, CHAP. III · texte numérisé non relu

LIVRE VI, CHAP. III

et comme ce monarque lui en vouloit déjà, il prononça aussitôt son arrêt : il ordonna au roi Grifalde d’aller faire pendre Brunei au même endroit où l'on avoit trouvé la tête du roi d’Algazère. Grifalde, qui regrettoit amèrement Bardulaste, son ami, accepta la commission avec empressement. Il lit chercher et saisir le nain, qu'on attacha, malgré sa nouvelle dignité, à la queue d’un cheval, et on traîna le misérable au lieu destiné pour son supplice. Il avoit beau représenter les services qu'il avoit rendus, et demander pourquoi on le traitoit de la sorte, il étoit si méprisé, qu’on négiigeoit même de le lui dire. On ne l’écoutoit pas; tout l'éclaircissement qu’il put tirer de Grifalde fut ce discours : Si personne, lui dit ce roi, ne veut être ton bourreau, je te pendrai de mes propres mains.

L’infortuné roi de Tingitane poussoit dans les airs des cris aussi douloureux qu’inutiles; cinquante chevaliers se préparaient avec Grifalde à lui faire subir un châtiment qu’il n’avoit pas mérité dans cette occasion, lorsque Roger, revenant de faire panser sa blessure, entendit ses cris; il courut à sa voix, et , le reconnoissant, il tira Balisarde , et chargea les chevaliers exécuteurs de l'arrêt qu’Agramant avoit prononcé. Il perce celui-ci, renverse celui-là; il fend la tête à l’un, et les épaules à l’autre. Grifalde, étonné de cette expédition, veuL s’opposer à ce terrible guerrier; mais remarquant que c’est le même inconnu qui l’avoit abattu au tournoi , cette remarque avança sa défaite. Roger le culbuta, et rien n’empêcha plus ce jeune prince de parvenir jusqu’à Brunei; il délia ce nain et le mit en liberté.

Roland l’Amoureuv. n

q8 ROLAND L’AMOUREUX.

Grifalde s’en retourna tout confus vers l’empereur, cl lui rapporta ce qui venoil de se passer. Agramant eut de la peine à le croire, et alloit , avec tous les princes de sa cour, chercher l’inconnu , quand il le vit venir à lui avec Brunei. Ce nain fut saisi d'effroi, lorsqu’il aperçut le roi d’Afrique, et il voulut s’enfuir; mais Roger le retint, et lui dit: Ne crains rien. Je veux le présenter moi -même à l'empereur, et lui demander raison de l’injure qu’on t’a faite. Effectivement, sitôt que Roger fut auprès d’Agramant, il lui tint ce discours : Puissant monarque , je vous supplie très humblement de m’apprendre quel crime a commis le roi de Tingitane, et d’accorder sa grâce à ma prière, s il a mérité la mort; mais , s’il est innocent , la reconnoissance qui m'a porté à lui sauver la vie veut que je tire raison de la violence qu’on lui a faite. Vaillant chevalier, répondit l’empereur, il a lâchement assassine Bardulaste, roi d’Algazère.

Ah! grand empereur, répliqua Roger, si c’est là tout son forfait, vous avez eu tort de le traiter avec tant d’indignité : c’est moi qui suis le coupable, si toutefois c’est un crime de punir une trahison. Bardulaste m’a percé d’un coup de pointe contre votre defense et les règles des tournois : je m’en suis vengé, je l’ai dû ; et si quelqu’un de votre cour veut soutenir le contraire, je suis prêt à l’en faire dédire, les armes à la main, en présence de votre majesté. Oh! si Bardulaste, s’écria le monarque d’Afrique, a pu faire ce que vous dites, je ne condamne point votre ressentiment; mais pour ce malheureux , à qui vous avez sauvé la vie, il n’esf que trop digne du dernier supplice pour m’avoir llatté d'une

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