‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 55 sur 215 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Du retour de Renaud a ta cour de /' empereur Charles , et de ce qui lui arriva aux Ardennes.

Lorsque le seigneur de Alontauban se fut séparé de Rodoinont, il chercha sa sœur Bradamante, qu’il avoil remarquée dans le combat; il la trouva qui venoit de mettre en fuite le seul corps qui restoit des Africains; il la tira à l’écart, l’embrassa tendrement, et, après lui avoir fait plusieurs questions sur la cour de Charles, il la chargea de remettre l'armée des Lombards sous la conduite du duc de Naime; il lui dit ensuite qu’il avoit dessein d’aller joindre l’empereur. Après cela il partit pour Aix-la-Chapelle. 11 se déroba de Dudon et d’Ottacier, de peur qu’ils ne voulussent l’accompagner, et que, ne pouvant suivre Bayard, ils ne le retardassent. Il se proposoit de faire une grande diligence; et véritablement il lit plus de deux cents lieues en quatre jours, tant la vigueur de son coursier étoit prodigieuse.

Il alla descendre au palais de l’empereur, dès qu’il

ROLAND L’AMOUllEU X lut arrivé à Aix-la-Chapelle. Ce bon Charles, qui l'ai inoit chèrement , fut dans une joie inexprimable quand il le revit; il l’avoit cru mort, puisqu'il avoit abandonné la conduite de l’armée qui lui avoit été confiée. Le fils d'Aymon se jeta aux genoux de son maître, les lui embrassa respectueusement, et lui demanda grâce pour une si longue absence. En meme temps il se justifia en lui racontant toutes ses aventures depuis son départ de France; et par son récit il le remplit, lui et toute sa cour, de surprise et d’admiration. Charlemagne l'embrassa plus de vingt fois avec la dernière tendresse, et sa joie augmenta encore, lorsque Renaud l’assura qu’il verrait bientôt de retour le comte d’Angers.

Le fils d’Aymon, après avoir demeuré quelques jours à la cour, chéri et régale des principaux paladins, à l’excepfion des Mayeneois, qui mouraient de jalousie de le voir honoré de tous les cœurs généreux, songea que le temps s’approchoit d’exécuter la parole qu’il avoit donnée au roi d’Alger de l’attendre aux Ardennes : il en prit secrètement le chemin; il y arriva, et pendant plusieurs jours il parcourut tous les endroits de la forêt sans pouvoir trouver ce guerrier. Enfin, rebuté d’une infructueuse recherche, et voyant que le temps prescrit à Rodomontétoit passé, il méditoit de s’en retourner à la cour, lorsqu’il rencontra un agréable ruisseau qui couloit sur le vert gazon. Comme le chevalier étoit fatigué d’une longue course, il descendit sur ses bords pour s’y reposer. A peine y fut -il assis quelques moments, qu’il s’assoupit. En dormant, il rêva qu'il étoit dans un heu tout semblable à celui où il se trouvoit; mais il lui sembloit voir un jeune garçon d’une beauté

LIVRE \ l, Cil AP. l\ merveilleuse, qui dansoit sur la verdure au indieu de trois daines d'une beauté presque égale à la sienne. Ce jeune garçon , encore dans son adolescence, n avoit pour tout vêtement qu'un voile de gaze couleur de rose, qui voltigeoit en l’air au gré du zépliir; sa chevelure etoit pareille à celle du blond Phebus, et ses yeux, noirs cl pleins île feu éblouissoient. Les trois dames, qui paroissoient n'avoir d'autres mouvements que ceux qu'il lui plaisoil de leur inspirer, tenoient chacune une corbeille remplie de roses, de violettes et d'autres (leurs, qu'elles répandoient à pleines mains sur le bel adolescent, en dansant autour de lui.

(des dames, apercevant le seigneur de.Montauban , cessèrent de danser, et se mirent à crier sur lui avec des démonstrations de colère : Ali! voici l’ingrat qui nous fuit, le cruel qui méprise les délices de l’amour. Il est enfin tombé dans nos filets malgré lui. Que cet ennemi se ressente lui-même de ses cruautés, et qu'il éprouve notre vengeance, lin disant cela, elles s’approchèrent du chevalier; lune lui jeta des roses et des violettes, les autres des lys et des œillets, et chaque fleur en le touchant se faisoit sentir jusqu'à son cœur, et excitoit en lui une sensation douloureuse. Ses sens s’allumoient d’une ardeur excessive, comme si ces fleurs eussent été des llammes; le jeune garçon parut entrer dans le ressentiment des daines, il s'approcha aussi de Renaud , et, lui lançant un regard irrité, il le frappa d'un rameau de !v> sur le casque de Membrin. La bonté de l’armet enchanté 11e 1 empêcha pas de sentir une extrême douleur; et, malgré ses forces naturelles, le guerrier, sans qu’il put s’en défendre, se laissa prendre par les pieds, et fado-

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lescent le traîna le long du ruisseau sur les fleurs, qui, comme des pointes de fer, entroient dans le corps du chevalier au travers de ses armes.

Le songe ne finit point là : les dames arrachèrent de leur tête des guirlandes qu elles y portoient, et elles en frappèrent le fils d’Aymon, qui souffrit plus qu’il n’avoil fait dans aucune de ses aventures. Il ne savoit si ces personnes, qui le traitoient impunément avec tant de rigueur, étoient célestes ou mortelles; mais il en fut bientôt éclairci. Lorsqu’elles furent lasses de le frapper, des ailes blanches, rouges et dorées leur sortirent tout à coup des épaules; et à chacune de leurs plumes on voyoit un œil naturel, non pas tel que ceux qu’un paon offre à la vue, quand il clé] >1 ic sa queue, mais il étoit semblable aux yeux des plus belles filles, quand leurs rayons vont porter la flamme et l’amour dans les cœurs. Un moment après, le bel adolescent et les dames s’envolèrent vers le ciel. Le chevalier endormi demeura sur l’herbe; il lui sembloit être comme mort au milieu de la prairie. Tandis qu’il étoit dans cet état, une dame, que les rayons qui l’entouroient faisoient connoître pour une immortelle, lui apparut et lui dit : Reconnois, Renaud, une des trois dames qui t’ont si maltraité. L’on me nomme Pasithée. Je sers la déesse Vénus, et j’accompagne l’Amour, qui est ce jeune garçon que tu as vu, et dont tu peux voir encore le carquois au pied de ce myrte fleuri. Tu te trompes, si tu crois pouvoir lui résister; apprends que la loi de ce dieu puissant porte que celui qui n’aime pas une personne dont il est aimé vient à aimer ensuite une autre qui ne l’aime point : c’est ce que lu vas éprouver.

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