LIVRE VT, CH AP
furie, qu’on eut dit que la terre s’abîmoit sous eu\. Osier le Danois et Olivier soutinrent vaillamment leur effort; le premier perça le comte de Gironde d une estocade , et le marquis fendit jusqu aux dents Sinagon ; mais ils ne purent empêcher Ralugant de tuer a leurs yeux le comte de Rivière, ni Grandonio de renverser le duc Richard à la tête de ses Normands, et de massacrer le brave Salard , comte d’Auvergne. Le Danois, pour venger le comte de Rivière, son ami, se jeta sur Ralugant, et le blessa dangereusement à 1 épaulé; il l’auroit même privé de la vie, si Serpentin ne le lui eut arraché des mains.
Olivier, s’attachant à Grandonio; qui venoitde mettre hors de combat le preux chevalier Gaultier de Monléon, le frappa avec tant de force d’une lance qu’il s'étoit fait donner, qu'il lui lit perdre les arçons, et il passa de là à d’autres exploits. Le géant se releva tout furieux : il écumoit de rage, et cherchoit des yeux le guerrier qui venoitde lui faire cet affront; mais, ne le trouvant plus, il voulut se jeter sur Ganelon, qui sauva sa vie par une prompte fuite; ce qu’il savoit fort bien faire dans l’occasion. Grandonio, voyant que le Mayençois lui échappoit , remonta sur son cheval, et s'entoura dans les plus épais escadrons des chrétiens.
Lorsque Gharlemagne vit toute l’armée des Espagnols en mouvement contre la sienne, il jugea qu’il etoit temps de laisser agir la valeur des deux amants d \ngélique, qu’il avoit jusque-là tenus comme enchaînes, malgré l’ardeur qui les animoit à la gloire. Il partit même avec eux, suivi de toute la (leur des chevaliers de l’empire, et alla fondre sur les infidèles avec
tant d'impétuosité , que du premier choc il les auroit mis en déroute, si le roi Marsille ne lui eût opposé Ferragus et Rodomont, qu’il avoit aussi réservés pour sa dernière ressource. Ces deux grands guerriers arrêtèrent seuls toute la gendarmerie françoise, et firent plus de peine que toutes les forces de l’Espagne aux paladins Roland et Renaud. Ils se reconnurent tous quatre à leurs grands coups; et, ne trouvant qu’eux seuls dignes de leur courage, ils s’avancèrent les uns sur les autres en se dévorant des yeux. Le comte d’Angers eut affaire au roi d’Alger, et le seigneur de Montauban à Ferragus. Ils n’avoient plus de lances ; mais leur combat n’en fut que plus dangereux. Des premiers coups qu’ils se déchargèrent, ils fendirent leurs écus par la moitié, et la terre autour d’eux fut bientôt couverte des mailles et des plastrons de leurs armes.
Leur combat ne dura pas long-temps; ils furent séparés malgré eux. L’empereur Charles, qui venoit de blesser et de mettre hors de combat le roi Marsille , arriva sur eux avec toute la gendarmerie françoise et les paladins de sa cour. Il poussoit devant lui l’armée ennemie, malgré Grandonio, Falciron , Calabrun, le roi Morgand, Serpentin et Folicon, qui furent renversés en voulant la soutenir ; elle alloit passer sous le tranchant du cimeterre françois, si le ciel, pour humilier l'orgueil humain, n’eût changé la lace des choses, comme on le verra dans le chapitre suivant.