LIVRE VI, C II A P. IX. J
deux grand s guerriers, mutuellement jaloux des exploits qu'ils se voyoienl faire, s’acharnèrent l’un sur l autre avec une ardeur inconcevable. Leurs chevaux se choquèrent avec tant de furie, qu'ils ne purent soutenir un choc si rude sans mettre la croupe a terre : leurs maîtres n'en furent point ébranlés, et d’un coup d'éperon les firent relever avec toute leur vigueur. Qui pourroit décrire toutes les circonstances de cet épouvantable combat? L’auteur avoue qu'il ne sauroit trouver des termes capables de les exprimer. Tl se contente de dire qu'il est au-dessus de tous ceux qu'il a dépeints jusqu'ici. C’est celui où le comte d’Angers, dans le cours de sa glorieuse vie, a couru le plus grand péril, et le seul oîi l'on a vu couler le sang des veines de cet invincible paladin.
Le bon vieillard Atlant, qui veilloil toujours à la conservation du jeune prince Roger, craignit l'événement de ce combat, qui ne pouvoit être que funeste aux deux combattants; et voici ce que fit ce magicien pour en interrompre le cours : il fascina les yeux de Roland, de sorte qu’il parut à ce paladin qu'il voyoit Charlemagne entraîné par une troupe d'infidèles , et que cet empereur imploroit son secours; il lui sembloit encore qu’il apercevoit Renaud qui avoit une lance au travers du corps, et qui lui crioit d'un air triste : Ah ! Roland, me laisseras-tu en cet état sans me secourir!
Le magnanime fils de Milon, séduit par le charme, abandonna Roger pour courir à bride abattue après l’enchantement, qui lui paraissoit fuir au-devant de ses pas. Il courut jusqu'à ce que le jour et les fantômes qu il poursuivoit disparurent à ses yeux à l’entrée d’une-
l3G ROLAND L’AMOUREUX,
épaisse foret. Les ombres de la nuit ne lui permettant pas d’avancer ni de reculer, il descendit de Bridedor, qu il attacha à un arbre; ensuite il s’assit sur l’berbe pour s’y reposer jusqu’au lever de l’aurore. Comme il éloil fort fatigué, il s’assoupit bientôt, et il ne se réveilla qu’au bruit des oiseaux qui célébraient par leur doux ramage le retour du soleil. Le guerrier, en ouvrant les yeux, s’aperçut qu’il étoit sur le bord d'un clair ruisseau, qui couloit dans la forêt. J1 se résolut à le suivre, persuadé que les Sarrasins qui entraînoient son empereur avoient pris la même route. Ce ruisseau, après trois heures de chemin, le conduisit à un grand bassin d’eau, revêtu d’un marbre jaspé rouge et vert. Il y descendit pour étancher sa soif; et, après avoir bu, il vit au fond de l’eau un brillant palais de cristal, dont les corniches et les pilastres étoient enrichis d'éméraudes et de rubis, et à l’entrée duquel étoient plusieurs dames qui dansoient.
Etonné de cette merveille, il ne savoit ce qu’il en devoit juger. Cependant il s’imagina que ce palais étoit un lieu fait par enchantement, où quelque magicien, ennemi des chrétiens, avoit renfermé ! empereur pour l’y retenir dans une éternelle captivité. Ce qu’il avoit éprouvé lui-même dans les jardins de Dragontine , de Falerine et de Morgane, lui faisoit croire tout ce qui pouvoit se présenter à son esprit. Rempli de cette idée, et ne croyant pas devoir balancer à secourir son prince, il se jeta tout armé dans le bassin, au hasard tic tout ce qui lui en pourrait arriver.
Pendant ce temps-là, le jeune Roger, ne comprenant rien au départ précipité de Roland, en étoit fort piqué.