LIVRE VI, Cil A P. X. i
fantômes, et s’introduisit dans un grand salon, où, sur un superbe trône placé sur une estrade, la fée Andronie hrilloit de l’éclat de mille pierreries dont ses habits étoient couverts. Il y avoit au pied du trône une table sur laquelle on voyoit des armes étendues, et sur le bord de l’estrade trois chevaliers paroissoient ensevelis dans un profond sommeil.
Aussitôt qu’Andronie eut aperçu le prince tartare, elle descendit de son trône pour aller au-devant de lui, et le saluant d’un air gracieux, elle lui dit : Noble chevalier, ou les apparences sont bien trompeuses, ou vous êtes le guerrier à qui les armes d’Hector sont destinées. J’espère que votre sort 11e sera pas semblable à celui de ces trois chevaliers, qui, sans avoir besoin d’armes, ont osé tenter cette aventure. Grande fée, répondit Mandricart, si la nécessité d’avoir des armes donne un droit sur celles que je vois , j’ai plus lieu d’y prétendre que personne, puisque je 11e puis vaincre sans armes le fameux Roland, que je veux combattre. Ce que vous m’apprenez, repartit Andronie , me confirme encore davantage dans ma conjecture. Allez donc, ajouta-t-elle, vous revêtir des armes du prince troyen, qu’un autre que vous n’est pas digne de porter. Vous désenchanterez par cette conquête les trois chevaliers que vous voyez privés de sentiment sur le bord de cette estrade.
Le fils d’Agrican avoit tant d’impatience de se couvrir des belles armes d’Hector, que, sans répondre à la fée, il s’avança vers la table pour les prendre. 11 monta l’estrade sans obstacle , quoique les trois chevaliers en eussent été écartés par des forces invincibles, et repoussés avec tant de violence, qu’ils en étoient tombés évanouis.
r 44 ROLAND L’AMOUREUX.
Le Tartare s’approcha de la table, se saisit des armes qui étoient enrichies de pierreries, et qui sembloient encore ne faire que sortir des mains de l'ouvrier, et il s’en revêtit. A peine en étoit-il armé, qu’une porte de bronze s’ouvrit à un des coins du salon, et il en sortit une troupe de demoiselles couronnées de fleurs, qui vinrent danser autour de l’empereur tartare en chantant ses louanges, tandis que d’autres dames, qui ne leur cédoient point en beauté, les accompagnoient de diverses sortes d instruments. Quand ce divertissement fut fini, la fée dit à Mandricart: Vaillant chevalier, tu as fait en ce jour l'acquisition d’un grand trésor; mais il faut, pour ta gloire, que tu ajoutes à ces belles armes l’épée qui y manque. LUe tomba premièrement des mains du lîls de Priam entre celles de la guerrière Penthesilee; elle a appartenu dans la suite au brave Almont, sur qui ce Roland, que tu te proposes de vaincre, l’a conquise. Cette bonne épée s’appelle Durandal; et c’est la meilleure que jamais aucun chevalier ait mise à son côté.
A l’égard du reste des armes, poursuivit Andronie, Enée les eut en sa possession après la mort d’Hector; et il s’en servit utilement quand il combattit l’orgueilleux Turnus. Je les avois depuis acquises par mon art: et, pour les rendre plus précieuses, je leur donnai la vertu de résister à l’acier même de Durandal. Je te les donne, à condition que tu les porteras jusqu’à ce que tu aies conquis cette bonne épée. Mandricart le lui jura; et la fée, l’en ayant remercié, lui lit connoîtrc que les trois chevaliers qu’il voyoit étendus sur l'estrade ne pouvoient être désenchantés que par lui; que pour