‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 80 sur 215 · LIVRE VI, CII AP. XI. i · texte numérisé non relu

LIVRE VI, CII AP. XI. i

traversèrent à la nage le fossé; ils s’introduisirent même dans le salon du palais, eu dépit des spectres; mais quand ils voulurent s’approcher de l’estrade, pour voir de près les armes du prince troyen, ils furent repoussés par des forces invisibles, cl renversés par terre , où ils demeurèrent privés de sentiment; et ilsy seroient restés jusqu'à la lin des siècles, si le vaillant Tartare ne les eût désenchantés, comme on l’a dit dans le chapitre précédent.

Les deux frères, étant sortis du château de la fée, accompagnèrent pendant quelques jours Graciasse et Mandricart ; mais ils s’en séparèrent sur les bords de la mer Caspienne. Le roi de Sericane et l’empereur tartare prirent à droite par Astracan et par la Circassie, et les fils d'Olivier tirèrent sur la gauche vers l’Arménie, parce qu’ils se proposoient d’aller à Constantinople voir le prince Léon, fils de l’empereur de Grèce, dont ils s’étoient fait un ami dans le cours de leurs aventures, et qu’ils vouloient engager à venir avec eux défendre l’empire romain contre les forces d’Agramant.

Un jour que ces deux paladins marchoient sur les" bords de la mer, ils rencontrèrent deux jeunes dames montées sur de blanches haquenées. La manière galante dont elles étoient vêtues, et leur beauté attirèrent l'attention des chevaliers; mais elles paroissoient si effrayées, qu’il étoit aisé de juger qu’elles couroient quelque grand péril. Braves guerriers, leur dit une d’entre elles , si la compassion peut vous exciter à protéger 1 honneur des dames, de grâce, daignez nous sauver de la violence d’un monstre qui nous poursuit

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pour nous outrager. Ce cruel est un géant et de plus un magicien. Nous ignorons de quel endroit de la terre il est; mais il y a deux ans que, pour notre malheur, il parut dans cette province, où il s’empara d’une tour, dans laquelle il a commis les plus grands crimes. Les viols, les rapines et les meurtres sont ses actions les plus ordinaires; les plus belles fdles de ces cantons ont été l’objet de ses passions brutales; comme les plus braves chevaliers l’ont été de sa cruauté. Il se nomme Horrille; et, si l’on en croit le bruit public, il a été engendré d’un lutin et d’une fée.

Il a dans sa tour, continua la dame, un affreux crocodile qu'il repaît de sang humain. Les peuples se sont assemblés plus d’une fois pour purger la terre de ce monstre; mais ils n’ont pu y réussir, parce que l'enchanteur a l’art de retourner à la vie aussitôt qu’il a reçu la mort. Ce matin, cet insolent nous a envové dire, par un de ses satellites, qu’il viendrait nous visiter, et que nous nous disposassions à mériter son amour par une soumission aveugle à ses volontés. Ce message, comme vous pouvez penser, nous a alarmées, et nous venons d’abandonner notre château , pour nous dérober par la fuite à la fureur de ce monstre.

La demoiselle partait encore, que le brutal Horrille parut. N’ayant pas trouvé les deux sœurs dans leur château, il s’étoit mis sur leurs traces pour les joindre et leur faire le dernier outrage. Quand il vit les chevaliers avec les dames, il jugea que c’étoit eux qui les lui enlevoient. Dans cette pensée, il courut aux paladins avec une grande massue de fer qu’il portoit pour armes. Les fils d’Olivier mirent l’épée à la main, et se

préparèrent à le recevoir. Si leurs armes ne pouvoienl être brisées par la massue, il ne laissèrent pas de la sentir; ils coupoient en récompense les armes du géant avec facilité; ils lui faisoient même de profondes blessures. D'un coup, entre autres, Grifon lui coupa une épaule; mais Tlorri lie descendit aussitôt de cheval pour la ramasser; il la prit et la rejoignit à son tronc comme elle étoit auparavant. Aquilant, surpris de celle merveille, dit alors entre ses dents : Je vais voir si ceci est un songe ou une vérité. En même temps il s’approcha du magicien, qui alloit remontera cheval, et d'un revers de son épée il lui lit voler la tète à terre. L'enchanteur 11e perdit pas la vie pour cela; il se baissa, reprit sa tête avec ses deux mains, la remit sur son col ; puis, remontant à cheval, il s’enfuit vers sa tour. Les deux guerriers le suivirent; mais il étoit si bien monté, qu ils ne purent l’empêcher de gagner sa demeure.

Il en sortit bientôt après avec son effroyable crocodde, qu'il tenoit en laisse. Cet animal étoit d’une grosseur énorme, et long de vingt pieds. Il aurait englouti un bœuf dans sa gueule. Horrille marcha contre Aquilant, et lâcha le crocodile sur Grifon, qui coucha sa lance contre cet animal, qu'il atteignit entre les deux épaules. La lance 11e put percer l’écaille épaisse du monstre, qui s'avança sur lui. Ce chevalier, qui craignit que son cheval n’en fut dévoré, descendit, et déchargea plusieurs coups d’épée sur le crocodile; mais il ne put le blesser, et l’animal lui arracha son boucher et le mit en pièces avec ses dents aiguës ; ensuite se jetant sur le guerrier, il l’abattit sous lui par la pesanteur de son corps; puis il le tourna et retourna de son museau et

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