CHAPITRE XII
Comment le prince Roger recouvra son bon cheval Front ui. et <le la rencontre qu'il fit apres cela.
Quand Roger eut été séparé du fds d’Aymon par la foule de ceux qui fuyoient et de ceux qui poursuivoient les fuyards, il resta presque seul à pied parmi les morts et les mourants, il regretta bien alors le coursier que Grifin lui avoit fait perdre. Comme il délibérait en lui-même sur le parti qu'il prendroit , il vit l'archevêque Turpin monté sur ce bon cheval, dont il s'éloit saisi après que Roger l’eut si désagréablement fait tomber du sien. Ce prélat venoit de son coté en cherchant à rejoindre Charlemagne, qui se sauvoit avec le reste de son armée.
Si le jeune prince africain fut ému de cette rencontre, c’est ce (pi on aura peu de peine à croire. Il se plaça dans l'endroit par où Turpin devoit naturellement passer; mais cet archevêque s’aperçut du dessein de Roger, et prit un autre chemin pour le tromper. L’Africain, quoiqu'il pied, se mita le poursuivre, en lui criant de s’arrêter et de lui rendre son cheval. Le prélat, qui, pour plus d’une raison, n’avoit aucune envie de l’attendre, se hàtoit de se dérober à ses yeux ; ce qu’il auroil bientôt fait, s’il n’eût été retardé malgré lui à un défile par lequel il lui falloit nécessairement passer. Ce défilé aboutissoit à un grand étang sur lequel il y
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a voit une chaussée fort étroite, que Turpin enfila ; niais elle se trouva si embarrassée de fuyards , que son cheval et lui tombèrent dans l’étang. Frontin regagna le bord par sa vigueur, et sauta sur la levée à quelques pas du lieu où il étoit tombé. Il n’en fut pas de même de l’archevêque, qui, chargé de ses armes et d’années, demeura embourbé dans l’étang, où il se seroit nové si Roger, qui fut témoin de son accident, ne l’eût tiré de péril en lui prêtant une main secourable.
La courtoisie de ce jeune prince ne se borna point à cet acte de générosité : frappé de la mine vénérable du vieillard, il lui demanda s’il n’étoit point blessé; il lui offrit même Frontin, qu’il avoit été reprendre. Vrai Dieu! lui dit l’archevêque, touché de reconnoissance et plein d’admiration, jeune chevalier, tu ne naquis jamais d’un Africain, poursuis, le ciel te réserve à de grandes choses. Garde ton coursier, il t'est plus dû qu’à moi; je serois digne de blâme si je payois si mal l’important service que tu viens de me rendre. Adieu, continua-t-il, généreux guerrier, que le Seigneur te conserve et t’amène à la connoissance de lui-même.
Il quitta Roger en achevant ces paroles, et courut s’opposer au passage d’un chevalier sarrasin qu’il démonta; il se saisit de son cheval, et se remit sur les traces de l’armée françoise. Après son départ, le jeune Africain demeura pénétré du discours que le vieillard lui avoit tenu. Il en étoit agité sans savoir pourquoi ; il ignoroit encore que ces mouvements étoient des inspirations du ciel, qui commençoient à préparer son cœur aux grandes choses qu’il devoit exécuter dans la suite. Il remonta sur Frontin, et, dédaignant de poursuivre des