‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 83 sur 215 · LIVRE VI, CHAP. XII. i · texte numérisé non relu

LIVRE VI, CHAP. XII. i

ennemis qui ne sc défendoient plus, il tourna bride pour aller rejoindre le gros de l’année sarrasinc. Comme il passoit sur une petite hauteur, il aperçut deux chevaliers qui se combattoient avec beaucoup de vigueur. Ils lui parurent l’un et l’autre doués d’un si grand courage, qu'il s’approcha d’eux pour voir leur combat de plus près

C’etoil Rodomontet la sœur de Renaud. Ce roi avoil reconnu cette guerrière pour le chevalier qui l’avoit renversé, et il voulut en tirer vengeance. Roger admirait les coups qu’ils se portoient,et surtout la noble fierté de Bradamante, de qui toute la personne lui plut. 11 ne pouvoit s’empêcher de s’intéresser pour elle, quoiqu'il la prît pour un guerrier chrétien, et qu’il dût naturellement souhaiter que le roi d’Alger eût l’avantage; il appréhenda même de la voir succomber sous les coups de son ennemi; et, dans cette crainte, s’approchant des deux combattants, il leur dit : Seigneurs chevaliers, si quelqu’un de vous deux est chrétien, comme j'ai lieu de penser, je l’avertis que l’armée françoise est en déroute avec l'empereur Charles, et qu’il court risque , en demeurant ici plus long-temps, d’avoir bientôt sur les bras toute l'année d’Agramant.

A cette fâcheuse nouvelle, la dame de Clermont s’arrêta, et regardant Rodomont : Brave guerrier, lui dit-elle, laisse-moi suivre mon empereur; souffre que j aille le défendre ou mourir à ses côtés. N’attends pas de moi ce que tu me demandes, répondit brusquement le rai d’Alger : j’étois aux mains avec Roland, tu es venu interrompre notre combat, et tu m’as même désarçonné; je veux t’en faire repentir si je puis. Tu m’as

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fait le même affront en Italie, lui répliqua la fille tl’Aymon ; nous n’avons rien à nous reprocher l’un et l’autre , et ton honneur peut me permettre de courir où mon devoir m appelle. Non, non, s’écria Rodomont, je veux me venger à présent puisque je te tiens; je ne sais où je pourrois te rejoindre. Roger fut choqué du procédé du roi d’Alger : Prince, lui dit-il, je suis étrangement surpris de voir si peu de courtoisie dans un guerrier de si haute valeur; et puisque ton naturel farouche te rend assez injuste pour refuser une chose que tu devrois accorder sans peine, je te déclare que c’est contre moi que tu dois tourner tes armes. Et toi, hrave chevalier, ajouta-t-il en regardant Bradamante, tu peux te retirer librement où il te plaira, sûr que j’empêcherai bien ton ennemi de mettre obstacle à ta retraite.

La dame, qui n’avoit point de temps à perdre, prit le parti que Roger lui proposoit, après avoir fait à ce jeune prince les remercîmens qu’il méritoit. Le roi d’Alger, piqué à son tour contre Roger, lui dit : Puisque tu as tant d’envie de te charger des querelles d’autrui, voyons si tu sais bien les soutenir. Le jeune prince, sans lui répondre, tira Balisarde du fourreau, et ils commencèrent un combat épouvantable; mais il fut interrompu presque dans le moment, par la personne même qui l’avoit causé. Bradamante , se reprochant le péril où s’exposoit pour elle un jeune chevalier, revint sur ses pas. En arrivant , elle vit Rodomont renversé tout étourdi sur l’arcon de sa selle , et son épée que sa main avoit abandonnée, pendue à une chaîne, pendant que Roger, qui l’avoit mis en cet

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