LIVRE VT, CH AP. XII
état, au lieu de s'avancer sur lui, attendent qu’il se remit.
('.elle action généreuse, qui fut remarquée de la guerrière, augmenta l’estime qu elle avoit déjà pour le gentil chevalier. Elle étoit surprise qu'il eût pu traiter ainsi le terrible Rodomont, dont elle avoit assez éprouve la force pour savoir qu’elle étoit peu différente de celle de Renaud et de celle de Roland même. Cela lui donna plus d'envie de connoître le prince Roger. Elle s’approcha de lui, et d’un air plein de douceur et de charme, elle lui dit : Chevalier rempli de courage et de courtoisie, pardonnne-moi de grâce mon incivilité. Le désir que j’avois de suivre mon empereur en est la cause; mais j’ai reconnu ma faute, et je viens la réparer. Laisse-moi donc continuer le combat que j'avois commencé contre cet orgueilleux Sarrasin.
Tandis qu'elle parloit, Rodomont reprit ses esprits ; et jugeant par l'état où il se trouvoit de ce qui s’étoit passé, quelle douleur fut la sienne d’avoir été à la discrétion d’un ennemi qu'il avoit bravé! Il en fut quelques moments muet de confusion : néanmoins il prit son parti; il s’approcha de Roger, et lui tint ce discours les yeux baissés : Je vois clairement, et j’avoue qu’il n’y a point de chevalier au monde si vaillant que toi. J’abandonne ce combat : après ce qui vient d’arriver, je ne puis acquérir aucun honneur en te combattant. Tu m'as vaincu par ta courtoisie plus que par ta valeur. Alors Rodomont remit son épée au fourreau, et poussa son cheval comme un désespéré vers le camp des Sarrasins.