LIVRE' VI, CH AP XVI 1O
gloire ensuite, si vous pouvez vaincre ce laineux paladin. Les deux combattants s'arrêtèrent a la voix de Brandimart; ils approuvèrent scs raisons, et le pressèrent de les mener au lieu où il assuroit qu ils trouveroient lecomted \ngers.Leprinced Élulli,qui avoil plus d impatience qu’eux de s’y rendre, les y conduisit ; ils gagnèrent en moins de deux heures la foret de la fon-
tainc des Naïades, appelée autrement la fontaine de Rize. Ils entrèrent dans le bois, et marchèrent jusqu a ce qu’ils rencontrèrent le ruisseau qui sorloit de la fontaine. Ils le suivirent, et arrivèrent à la fontaine, oii ils virent une troupe de nymphes qui dansoient en rond tout autour; elles etoient toutes vêtues d habits légers et galants.
A l’approche des chevaliers, la plus belle des nymphes de la fontaine se détacha de ses compagnes, et s’adressant au jeune Roger, qui avoit la visière de son casque levée, elle le pria d'un air engageant de venir danser avec elles. Les yeux de cette belle brilloient plus que les étoiles, et sa bouche vermeille, accompagnée d'un doux sourire, otoit la liberté de lui rien refuser. Le cœur de Roger, tout prévenu qu'il e toit pour Bradamante, ne put résister aux instances de la nymphe. Il descendit de cheval, et prenant la main qu’elle lui tendoit, il se laissa conduire au milieu de cette charmante troupe. Deux autres naïades emmenèrent avec elles de la même façon les deux rois païens; Brandimart seul resta quelques moments avec sa princesse; mais 1 une des nymphes 1 abordant : Noble chevalier, lui dit-elle, serez-vous moins courtois que vos compagnons? et ne prendrez-vous point de part à la joie commune ?
Venez honorer nos jeux de votre aimable présence
Ce compliment, fait d’un air gracieux, embarrassa le fils de Monodant. Il ne savoit que répondre, ni que résoudre. Dans son embarras, il regardoit Fleur-de- Eys, qui lui faisoit signe de ne pas accepter ce qu’on lui proposoit : néanmoins le moyen de s’en défendre? la chose lui paroissoit innocente, et l’exemple de ses compagnons scmbloit exiger de lui qu’il les imitât. La nymphe, voyant son incertitude, redoubla ses prières, y joignit les caresses, et lui reprocha si obligeamment de manquer de courtoisie, qu’il ne put lui résister plus long-temps. Il se laissa entraîner comme Roger; à peine eut-il fait deux ou trois fois le tour de la fontaine en dansant avec les autres, que les nymphes et les chevaliers s’embrassèrent tous, et d’un commun accord se jetèrent ensemble dans la fontaine.
Fleur-de-Lys ne vit pas plus tôt disparoître son époux, qu’elle jugea bien qu’il n’avoit pu se défendre de la force du charme. Comme le solitaire lui avoit enseigné le secret de désenchanter tous ces princes , elle se pressa de l'éprouver. Elle alla cueillir dans la foret des herbes et des fleurs dont lhermite lui avoit appris la vertu; elle en composa six guirlandes, dont elle passa cinq autour de son bras, et elle attacha la sixième sur sa tète.
Elle retourna vers la fontaine, et se jeta dedans sans balancer. Elle descendit au fond de l’eau, oii elle se trouva dans la prairie qui environnoit le palais de cristal. Elle y vit danser encore une partie des dames qu elle avoit vues autour de la fontaine; et, regardant do tous côtés, elle aperçut à quelques pas d’elle, sous une sans-