CHAPITRE XVII
Du combat de Mandricart et de Roland , apres leur désenchantement.
Lf.s princes désenchantés étoient encore dans l'étonnement de cette aventure, quand ils virent venir vers eux un nain qui couroit à bride abattue. Sitôt qu’il fut à portée de se faire entendre, il s’arrêta, et leur tint ce discours: Nobles seigneurs, si, comme bons chevaliers, vous défendez le droit et l’innocence, je
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vous somme de vous opposer à la plus cruelle injustice. Si je ne craignois point, lui répondit le roi de Sericane, qu'il y eût de l’artifice dans tes paroles, je t’offrirois mon secours. Le nain jura que dans l’aventure qu’il leur proposoit il n’y avoit aucune supercherie à craindre. ( )h 1 vraiment, dit alors le comte , tu n’as garde de parler autrement; mais je me suis laissé trompei tant de fois à de semblables discours, que je ne m’en fierai désormais qn à mes yeux.
Roger prit la parole : Les hommes, dit-il, ne sont pas tous de même avis; si nous refusons d’éprouver l’aventure qui se présente, on pourra nous reprocher (pie nous appréhendons les périls. Ce n’est point à nous à prévoir les malheurs, et il suffit qu’on nous somme de protéger l’innocence. Faisons notre devoir. Nain, mon ami, ajouta-t-il , mène-moi oii il faut aller. J’irai partout oïi tu me conduiras, sur la terre, sur la mer et dans l’air même, si tu m’apprends à voler. Graciasse et Roland eurent quelque confusion de voir que ce jeune chevalier eût montré plus d’assurance qu’eux ; mais loin de lui en savoir mauvais gré, ils l'en estimèrent davantage. Nohle et digne effet du pouvoir que la vertu a sur les grands cœurs !
Le prudent prince d’Eluth, qui remarqua les divers mouvements de tous ces princes, craignit que le nain ne mît entre eux de la dissension. Nain, lui dit-il, tu n as seulement qu'à marcher, nous sommes tous disposés à te suivre. Le nain, qui ne demandoit pas mieux, tourna bride aussitôt, et se mit à les conduire. Chemin faisant, Graciasse dit au comte d’Angers : Roland, si cette entreprise est dangereuse, et que la fortune me
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choisisse pour l’éprouver le premier, j'y veux employer la bonne épée Durandal. Si je l’appelle ton épée, poursuivit-il, ne crois pas pour cela que je te la cède. Elle m appartient de droit, puisque ton empereur me l’a promise lorsqu’il étoit mon prisonnier. S’il te l’a promise, répondit le paladin en colère, qu’il te la donne; pour moi je n’ai nulle envie de m’en défaire; et si la fantaisie te prend de vouloir la conquérir par ta valeur, la voilà , continua-t-il en tirant Durandal et la levant en l’air; mais prends garde que ton corps ne lui serve île fourreau.
A cette réponse de Roland, Gradasse se mit en fureur, et tira son cimeterre. Ces deux grands guerriers, sans autres discours, alloient commencer à se faire sentir la pesanteur de leurs coups, quand Mandricart s’y opposa. Gradasse, dit-il au roi de Sericane, ne pense pas que je te laisse combattre Roland à mon préjudice. Tu sais que j’ai la même prétention que toi sur Durandal, et que j’ai meme plus de droit de la posséder. Souffre que je combatte le premier, et nous continuerons d’être amis. Quelque estime que je fasse de ton amitié, lui répondit Gradasse, ce seroit trop l’acheter. Charlemagne, comme prince naturel de Roland, a plus de droit de disposer de Durandal que la fee Andronie. Mandricart ne se rendit point aux raisons du Serican, qui, de son côté, ne pouvoit goûter les siennes. Fleurdc-Lys appréhendant que cette contestation ne dégénérât en une bataille entre tous ces guerriers, leur proposa de s’en rapporter au sort. L’avis fut approuvé des deux rois, et la fortune décida pour Mandricart. Gradasse de dépit suivit le nain; Roger en lit autant;
LIVRE VI, Cil A P. \ VU si bien que l'empereur lartare et le comte d'Angers se préparèrent à combattre devant le prince et la princesse d El ut b.
Le I ils d’Agrican portoit encore la branche de forme avec laquelle il avoit combattu Graciasse, et le comte en arracha une du premier arbre qu'il rencontra. Alors ces deux fiers ennemis se chargèrent avec leurs massues ; ils connurent bientôt leurs forces mutuelles. Souvent ils se faisoient perdre les étriers; et il est étonnant comment ils pouvoient résister à la pesanteur de leurs coups sans en être écrasés. Les deux pectateurs de ce combat furieux en étoient alarmés, et faisoient au ciel des vœux pour Roland.
Le Tartare et le paladin avoient la même force, la même baleine, la même légèreté, ils ne pouvoient avoir d avantage l'un sur l’autre. Néanmoins les deux massues, poussées par les bras de l’univers les plus nerveux, venant à se rencontrer en l'air, celle de Mandricart se brisa par le milieu, et laissa la main de cet empereur désarmée ; au lieu que la massue du comte, restée en son entier, tomba sur le casque de son ennemi avec un fracas épouvantable. Le Tartare en fut renversé tout étourdi sur le cou de son cheval. Si Roland lui eût donné un second coup, il auroit pu se rendre maître de sa vie ; mais son cœur magnanime, dédaignant d’attaquer un guerrier qui nepouvoit se défendre, attendit qu’il fût revenu de son étourdissement.
Quand Mandricart eut repris scs esprits , et qu’il vil le comte tranquille devant lui, il demeura muet d’étonnement et de douleur. Ensuite rompant le silence : Roland, dit-il au paladin, ce n’est pas sans raison que
lyfi ROLAND L’AMOUREUX,
l’univers est rempli du bruit de ton nom fameux. Je pourrois rompre une autre branche à cet arbre voisin ; mais, après ce qui vient de se passer, je ne puis plus avec honneur continuer maintenant le combat ; et, d'ailleurs, le jour prêt à finir ne me permet pas d’espérer ([ue je puisse te vaincre, la générosité me touche; si je n’étois pas engagé par serment à ne me servir jamais d’aucune épée que de la tienne , et que ma gloire n’exigeât pas de moi que je venge la mort de mon père Agrican, je renoncerois à l’une et à l’autre prétentions pour te demander ton amitié. Séparons-nous donc ; je vais me jeter dans l’armée d’Agramant; et, si tu te trouves' dans celle de Charlemagne, comme ton devoir t’y oblige, nous reprendrons notre combat. Fasse le ciel que je sois assez heureux pour te rendre alors ce qu’aujourd’hui j’ai reçu de toi ! Roland répondit à ce discours , suivant l’estime qu’il avoit pour Mandricart. Il assura ce grand empereur qu’il avoit été très affligé du malheur d’Agrican, et qu’il avoit même versé des larmes à sa mort.
Enfin le Tartare prit congé du fils de Milon, qui lui donna, en se séparant de lui, la branche de l’arbre qu’il tenoit encore à la main. Après le départ de cet empereur, les deux parfaits amis se remirent en chemin avec la princesse d’Éluth , et continuèrent leur route vers Paris, où ils arrivèrent avant que l’armée sarrasine en put faire le siège, comme elle se le proposoit.