‹ Œuvres de Le Sage (volume 4)Chapitre 133 sur 191 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

LETTRE IV

D’une fille normande qui sert à Paris, à son oncle auprès de Falaise.

Mon bon oncli:,

Ces lignes sont pour savoir l’état de votre santé ; Dieu veuille qu’elle 11e soit pas plus mauvaise que la mienne, car je me porte comme un charme. Quant à ma condition, je vous dirai qu'il y a bien du changement. Je ne sers plus chez INI. Droguet, le marchand de drap ; j'en suis sortie rapport à ses deux grands garçons de boutique qui me faisoient endêver toute la journée, tantôt celui-ci, tantôt celui-là. Oh dame! je n’aime point qu'on s’émancipe avec moi. J’ai quitté celte maison, et grâce au Seigneur, j’en ai trouvé une autre oii je suis comme le poisson dans l’eau. Je demeure actuellement dans la rue de la Harpe, chez monsieur Bontour, procureur au Châtelet; il n’a qu’un clerc, qui est bien le meilleur enfant qu’on puisse voir : c’est un garçon sage, doux et si honnête, que, lorsque je lui rends le moindre service, il me fait cent politesses.

Le lecteur, à ces paroles, fut obligé de s’arrêter pour laisser rire la compagnie à son aise de l'ingénuité de cette servante. Pour monsieur le baron, il n’auroil pas été content s’il n’eût pas un peu glosé là-dessus. Voila, s’écria-t-il . ce qui s’appelle tomber de fièvre en

tgo LA VALISE TROUVÉE,

chaud mal : la pauvre fille ne connoît point encore les clercs. Qu en savez-vous, lui dit le chevalier? Depuis le jour que cette lettre a été écrite, l’honnête clerc de monsieur Bontour ne peut-il pas avoir dégourdi l'innocente? Doucement, Messieurs, dit la marquise; haltelà, s’il vous plaît; gardez pour de meilleures occasions vos commentaires sur le texte. Monsieur le curé, ajoutat-elle, remettez promptement la main dans la valise, et passons à une autre lettre : puisse-t-elle fournir à ces rieurs îles réflexions plus sérieuses! Le pasteur se hâta d’ohéir à la marquise.

LETTRE Y

D’un militaire qui mande à une dame de ses amies comment une maîtresse infidèle s’est raccommodée avec son amant, qui ne vouloit plus la voir.

Madame,

Quand j’ai l’honneur de vous écrire, je suis charmé d’avoir à vous mander des choses que je crois propres à vous divertir; et l’aventure que contient cette lettre m’en paroît une à devoir vous réjouir, vous qui êtes une rieuse disposée à vous moquer impitoyablement des hommes à qui l’amour fait faire des extravagances. Le héros de cette aventure est un commandeur sexagénaire, ce qui ne lui fera point trouver grâce auprès de vous. Il est, depuis dix-huit mois, épris de Cidalise, jeune veuve, belle et prude; il va la voir tous les jours, et l’accable de présents. La bonne dame, de son côté,

P R K M 1ERE PARTIE. if)‘

pour resserrer encore davantage les nœuds qui 1 attachent à elle, mène une vie retirée, et semble se borner à lui plaire. On admire une si belle union ; mais peu s’en est fallu qu’elle n’ait été détruite ces jours passés par un incident bien malheureux. Le commandeur alla chez Cidalise à une heure où il n’étoit point attendu; il trouva la mignonne qui faisoit la méridienne avec la Violette son laquais, grand garçon fort bien fait; et il fut tellement étourdi de ce spectacle, qu’il se retira chez lui sans avoir la force de faire des reproches à son infidèle, qu'il résolut de ne revoir jamais.

D'une autre part, Cidalise au désespoir de ce contretemps, et jugeant qu'elle alloit perdre un seigneur dont le commerce lui ét oit fort utile, s’affligea d’abord sans modération; néanmoins, connoissant le commandeur pour un bon homme, elle espéra qu’il le seroit assez pour lui passer cette petite éclipse de fidélité. Dans cette espérance, elle lui écrivit ce billet :

« Je ne suis point assez hardie pour entreprendre de « me justifier. Je suis coupable, je l’avoue, puisque je « vous ai donné lieu de soupçonner ma fidélité; aussi, u loin d'implorer votre clémence, je vous écris pour «vous animer contre moi, si, parmi reste d’amour, « vous vouliez me pardonner. N’écoutez ni la pitié, ni « votre bonté naturelle; abandonnez Cidalise à ses re- « mords; ils vous vengeront bien. Je ne veux plus pa- « roître dans le monde; je vais m’enfermer dans une « retraite, pour y pleurer, le reste de mes jours, la tra- « bison que je vous ai faite. Ne vous imaginez pas au- « moins, que ce soit une façon de parler. Non, com- « mandeur, je veux me punir moi-même; et pour vous

r<>2 LA VALISE TROUVÉE,

or faire voir que mon repentir est sincère, j’ai fait cou- « per mes cheveux , dont vous savez que j’étois ido- « lâtre, et je vous les envoie; vous verrez, par ce sa- « orifice, que je reconnois ma faute. »

Cidalise, après avoir écrit cette lettre, fit effectivement couper ses cheveux, et les envoya au vieux commandeur, dont la colère ne fut point à l’épreuve d’un billet où on témoignoit tant de regret de l’avoir offensé. Sa fureur s’évanouit; et, n’écoutant que son amour, il se rendit sur-le-champ chez la dame, qu’il trouva dans un négligé convenable à une femme plongée dans la tristesse, et qui pourtant ne faisoit aucun tort à sa beauté; car ce cher intérêt ne peut s’oublier. Comme elle se doutoit bien qu’il seroit assez foible pour revenir à elle, l’artificieuse s’étoit préparée à le recevoir; elle avoit étudié jusqu’à la manière dont elle de voit pleurer devant lui. Elle s’attendoit à essuyer des reproches; mais ce bon seigneur, au lieu de lui en faire, l’aborda d’un air attendri, ou plutôt la larme à l’œil; et faisant éclater toute sa foiblesse : Ah! Cidalise, lui dit-il , qu’avez-vous fait ? Vous ne deviez pas couper vos beaux cheveux. Puisque vous vous repentez de votre faute, hélas! je vous l’aurois pardonnée. Ah! falloit-il couper vos cheveux?

Vous jugez bien, Madame, que la jeune veuve, à ces paroles, ewunoissant à qui elle avoit affaire, ne joua pas mal son personnage. Elle répandit des pleurs abondamment, en témoignant au vieillard une vive douleur de l’avoir si mal trompé, et en lui faisant mille protestations d’une plus exacte fidélité. Ils se raccommodèrent enfin tous deux, et ils vivent actuellement

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