PREMIÈRE PARTIE
LETTRE VUE
D'un vieil auditeur des comptes, à un sénéchal de province, son
ancien ami.
Vous avez exigé de moi, Monsieur, que j’eusse l'œil sur la conduite de votre (ils, et c’est un soin dont je me suis chargé volontiers, à cause de notre ancienne amitié, outre que le sujet mérite par lui-même qu’on s'intéresse pour lui. Ce garçon promet infiniment; mais comme vous le destinez à remplir votre charge de sénéchal après vous, je souhaiterais qu’il fit son droit avec plus d'exactitude. Vous l’entretenez très proprement; vous lui donnez maître à danser, maître à chanter; je ne trouve point à redire à cela, quoiqu’une pareille éducation ait son bon et son mauvais coté; car enfin, si la danse et la musique contribuent à former un joli homme, elles sont aussi capables de le déranger, en lui inspirant du goût pour les plaisirs. Je ne vous parle pas ainsi sans raison. Votre fils, qui a la voix fort agréable, et qui danse parfaitement, ne laisse pas, je vous assure, ces deux talens inutiles. Pour les cultiver, il va régulièrement toutes les semaines chez un procureur; oui, chez un procureur qui est une façon de petit-maître, et dont la maison retentit sans cesse du son de quelque instrument de musique, où il y a concert et quelquefois bal, et oii s’assemble une brillante jeunesse de l’un et de l’autre sexe; ce qui peut donner lieu à de tendres et dangereux engagements.
Mais il faut bien, me direz- vous, que les jeunes gens
se divertissent. N’avons- nous pas aussi employé nos beaux jours à courtiser les clames? Vous avez raison; chaque chose doit avoir son temps. Je me souviens cjue, dans notre jeunesse, nous étions, vous et moi, deux compères. En un mot nous avons bien fait des nôtres autrefois, et nous n’en sommes pas aujourd’hui moins honnêtes gens. Espérons qu’il en sera de même de votre cher fds. Je vous dirai même que depuis quinze jours qu’il s’est mis en pension c hez une veuve, avec laquelle d a fait depuis peu connoissance il paroît disposé à changer de conduite. Il devient plus rangé qu'il n'étoit; il est plus exact à se trouver aux heures du dîné et du soupé; il y a plus de huit jours qu’il n’a été aux concerts du procureur.
Je suis, Monsieur, votre, etc.
Ce changement, dit le baron d'un ton goguenard, est sans doute l’ouvrage de la bonne veuve. Le fds de monsieur le sénéchal lui aura bien de l’obligation; c’est pour lui une espèce de mère que cette hôtesse-là. Il y a comme cela de maîtresses femmes qui savent redresser la jeunesse quand elle prend un mauvais pli. Monsieur le baron, s’écria la comtesse, de quel air malin vous dites les choses! Vous ne vous déferez jamais de la vicieuse habitude que vous avez d'empoisonner tout ce que vous entendez dire. Oh ! pour le coup, Madame, lui répondit- il, j’en atteste la compagnie; vous avez tort ch1 me faire une semblable inculpation. Inculpation! interrompit la marquise en faisant un éclat de rire; monsieur le baron, à ce que je vois, veut enrichir aussi notre langue! C’est ce qui vous trompe, Madame, dit