PREMIERE PARTIE
le chevalier; il y a déjà long-temps qu’elle est enrichie de ce terme-là; vous n’eu douteriez pas, si vous aviez lu certaines observations sur certaines remarques grammaticales, .le suis curieux, moi, de lire les grands écrivains qui, persuadés qu’ils ont assez d’autorité pour faire passer tous les mots qu'ils inventent, rendent de jour en jour la langue française plus riche et plus abondante. Louanges éternelles, par exemple, soient données au fameux historien qui, pour dire bassesse d'àme, vient d'imaginer si heureusement le terme de servilité.
Cette saillie du chevalier renouvela les ris de l’assemblée, et fit tomber la conversation sur les néologiens, qui n’eurent pas beau jeu avec ces interlocuteurs, qui, n’aimant que les façons de parler les plus naturelles, se moquèrent à l’envi des prosateurs qui avoient un style précieux et recherché. Le lecteur de la compagnie s’étant saisi, dans cet endroit, d’une grosse dépêche, dit aux dames : Je ne sais si je suis prévenu d’un faux pressentiment, mais je m'imagine qu’il y a là-dedans quelque chose digne de votre attention.
LETTRE IX
D’un homme de lettres de Paris, à un académicien de Caen.
Vous me demandez conseil, Monsieur, sur ce que vous devez faire du Livre de morale que vous avez composé. Vous voudriez, je le vois bien, le faire imprimer; mais une chose vous retient : vous vous déliez des libraires de Paris. Vous les croyez capables de vous
LA VALISE TROUVÉE, tromper; rendez -leur plus de justice, ce sont aujourd'hui des gens de bonne foi. Il est vrai que jadis ils ne se piquoient pas d’une probité scrupuleuse. Ce qui se passa il y a quarante ans entre un auteur et un fameux libraire du Palais, que je ne veux pas nommer par charité pour sa mémoire, en est une preuve démonstrative. Vous n'avez jamais sans doute entendu parler de cette aven t u re ; v o us serez bi en aise de la sa voi r. La voici :
Un auteur, c’étoit un abbé, ayant composé un livre intitulé: Voyage des Terres australes , en alla proposer l’impression à un libraire du Palais. Ce livre étoit un amas de fictions extraordinaires et prodigieuses. Le libraire, qui n’imprimoit que des romans, jugeant que la marchandise seroit de défaite dans sa boutique, demanda à l’auteur combien il vouloit vendre son manuscrit. Cinquante pistoles! lui répondit l'abbé; je ne crois pas que je surfasse. Non vraiment, Monsieur, répliqua le marchand , en faisant l'homme de bien; quoique je n’aie pas lu votre copie, j’en conçois sur le seul titre une si bonne opinion, qu’en vous prenant au mot je croirais être un fripon; car, en conscience, il me semble que votre livre vaut davantage. Un autre à ma place ne vous parlerait pas ainsi à cœur ouvert; mais c’est ma façon d’agir à moi. Bien loin île vouloir, comme la plupart de mes confrères, avoir les copies pour rien, je suis ravi que mes auteurs fassent leurs petites affaires avec moi. Voulez-vous m’en croire, poursuivit-il? Laissez-moi me charger de tout. J’obtiendrai le privilège. Je ferai toute la dépense de l'impression, d'une manière digne de l’ouvrage; et, les frais prélevés, nous partagerons tous deux le reste fraternellement.