PREMIÈRE PARTIE
Cette espèce de franchise et de sincérité gagna notre auteur, qui lâcha son manuscrit sans défiance. Le libraire aussitôt le mit sous la presse; et, quand l’édition fut achevée, il en commença la vente; mais, quoiqu il en débitât chaque jour un assez grand nombre d’exemplaires, il disoit à M. l’abbé qu’il n'en vendoit point. ( ’.e pauvre diable d'auteur avoit beau trouver son livre dans toutes les maisons particulières où il alloit, lorsqu'il retournoit au Palais, on lui tenoit toujours le même langage, en faisant semblant de le plaindre : Monsieur, lui disoit le libraire d'un air affectueux, il faut que vous ayez bien du malheur: enfin votre l oyale des Terres australes est charmant; je ne puis inc lasser de le lire, et quelques personnes d’esprit m'ont dit qu'il n’y avoit point de livre plus amusant. Donnons-nous patience, continuoit-il, le public est capricieux. Il y a comme cela d’excellents ouvrages qu'il est lent à saisir; mais ce qui doit vous consoler, c’est que tôt ou tard il rend justice aux bons livres.
Quoique le débit du Voyage des Terres australes démentît le libraire, l’auteur, avec tout son esprit, en fut long-temps la dupe sans s’en apercevoir. Il ouvrit enfin les yeux et résolut de s'en venger; ce qu’il fit d’une manière supérieure aux tours les plus ingénieux de Guzman, d' Al farad te. "Vous allez en convenir : notre abbé croqua un roman, qu'il intitula Siroès et J\Iirame; histoire persane1. Il se contenta d’en bien
1 Ou voit ici que Le Sage veut se moquer fie l’auteur de Siroes et Mirante, qui parut à Paris, chez fiarhin, 1(192, deux volumes in-ia. L’auteur de ce mauvais roman est sans doute l’abhé Raguenet, qui, ainsi que me l’a fait connoître M. Barbier, venoit de réimprimer, aussi en 1692, chez le même Barbin , le l'orage île Saclenr aux Terres-
LA VALISE TROUVÉE, écrire les huit ou dix premières pages; il négligea tout le reste, ou, pour mieux dire, il affecta d’en faire un ouvrage détestable : ce qu’il n’eut pas de peine à exécuter. Quand sa copie fut mise au net, il communiqua son projet de vengeance à deux ou trois de ses amis, tous auteurs comme lui, et par conséquent disposés à flatter son ressentiment. Ils firent plus : ils s'offrirent à lui prêter la main. 11 accepta leur offre, et vous allez voir de quelle façon ils conduisirent leur entreprise.
Il parut d’abord dans la boutique de notre libraire un laquais qui portoit la livrée de la maison de Bouillon, et qui, s’adressant au marchand, lui dit : Monsieur, madame la duchesse de Bouillon est en peine de savoir si vous imprimez Siroés et Minime , histoire persane ? C’est un livre, dit-on, qui fait un grand bruit à la cour. Mon enfant, lui répondit le libraire, je n’ai point encore entendu parler de ce roman- là; je ne sais ce que c’est.
Le laquais fut à peine sorti de la boutique, qu'il y entra une espèce de valet de chambre qui demanda si l’histoire de Siroés et Mirante s’imprimoit, disant que madame la princesse de Conti lui a voit donné ordre de s’en informer de lui, comme étant le libraire à la mode, et celui qui vraisemblablement devoit l’imprimer. Monsieur, lui dit le marchand, je n’ai aucune connoissanee de cet ouvrage En nomme-t-on l’auteur? Non, répondit le valet de chambre, et tout
Australes, qu’il avoit revu et adouci dans les endroits les plus hardis, et qui eut alors quelque succès. L’ouvrage, qui est de Gabriel Eoigny, ex-cordelier réfugié à Genève, avoit paru en 167G dans cette ville, 3ous l’indication de Vannes, en un volume in-ia.