PREMIÈRE PARTIE
ce que je puis vous dire, c'est que ce livre est dans une haute estime à l'hotel de Conti.
Une heure après la retraite du valet de chambre , il arriva un homme fort proprement vêtu, et qui, se donnant pour un officier de madame la duchesse d Orléans, dit au libraire: Son altesse royale m'envoie ici pour vous demander dans quel temps a peu près paraîtra l'histoire de Siroës et Mirante. Monsieur, répondit le marchand, je 11e commis point cette histoire; et si elle est sous la presse, ce n est pas dans mon imprimerie. J'en suis fiché pour vous, répliqua l'officier; car c'est, à ce qu’on dit, un roman très délicat, et qu'on met au-dessus de la Princesse de i levés. Aussi l’attribue-t-on à une dame de la cour, dont le nom, à ce qu'on assure, fait l’éloge du livre.
L'officier, par ce discours, agita terriblement l’esprit de notre libraire : Quel est donc, dit-il en luimême, ce livre qui met toute la cour en mouvement? Il faut que ce soit l’ouvrage de quelque dame connue dans le monde pour une personne dont l’esprit égale la naissance. Un pareil manuscrit doit être regardé comme une fortune pour son imprimeur. N’épargnons donc rien pour l’avoir. En effet il parcourut tout le Palais, en demandant de boutique en boutique, à ses confrères, si quelqu un par hasard n’étoit pas venu leur présenter Siroës et Mirante , histoire persane. Non, lui répondoient-ils tous; qu’est-ce (pie c’est que ce Siroës? Ce 11’esl rien, ce n’est rien, leur disoit-il, sans s’arrêter, et comme s'il eut craint en s’expliquant de perdre le manuscrit après lequel il courait.
11 passa vingt - quatre heures dans la plus cruelle
2°4 la valise trouvée.
inquiétude, tantôt s’imaginant qu’un confrère alloit lui souffler la précieuse copie qu’il désiroit, et tantôt craignant que la daine qu'il en croyoit l’auteur ne s avisât de ne vouloir plus la rendre publique. Au bout de ce temps -là, il se présenta devant lui un bonnne qui avoit sur le nez un manteau qui lui eacboit la moitié du visage, et qui, s’approchant d’un air mystérieux, lui dit tout lias : Je voudrois bien vous parler en particulier, et vous montrer un manuscrit que vous ne serez pas fâché de voir.
A ce mot de manuscrit, notre libraire se flattant que c’étoit celui qu’il avoit tant d’envie d’avoir, en fit promptement monter le porteur dans une chambre, où ce dernier, se débarrassant de son manteau, tira de sa poche la copie en question. Notre libraire la prit avec transport; et voyant sur la première page les mots chéris de Siroës et M ira me , peu s’en fallut qu’il ne s’évanouît de joie : Monsieur, s’écria-t-il tout hors de lui, combien veut-on vendre ce manuscrit? Il n’est point à vendre, lui répondit le porteur. La dame qui l’a composé ne travaille point pour de l’argent, elle veut vous le donner en pur don; elle exige seulement de vous que vous fassiez un petit présent de quatre cents écus à ses filles de chambre pour leurs épingles. Notre marchand, à ces dernières paroles, ne put s’empêcher de faire la grimace. Ce que le porteur de Siroës et Mirante , ayant remarqué, lui dit froidement : Monsieur, consultez-vous bien. Si ce que je vous propose 11e vous convient pas, il n’y a rien de fait encore. On n’est point en peine de trouver des imprimeurs, et l'on ne vouloit vous préférer aux autres que pour vous faire plaisir.