PREMIÈRE PARTIE
Le libraire, qui, malgré les épingles, n’étoit pas homme à laisser échapper une si précieuse copie, dit au porteur en souriant : Monsieur, vous êtes bien vif. Je ne refuse point de vous donner pour votre manuscrit les douze cents livres que vous demandez; mais je vous dirai confidemment que je ne suis pas en état à l’heure qu’il est de vous compter toute la somme. Je ne puis vous en livrer que la moitié, et vous faire de l’autre un billet à ordre, payable dans quinze jours. Cela vous convient-il? Parfaitement, répondit le porteur. Oh! vous n’avez pas affaire à des juifs, et l'on ne prétend pas que vous vous incommodiez. D’ailleurs on vous connoît; on sait bien que vos billets sont de l'or en barre. Le marché fut donc conclu. Le libraire demeura maître de S/roès et Minime , et le porteur emporta l’argent du libraire, avec un billet dudit sieur de deux cents écus.
Dès que notre marchand se vit seul, il se mit à compter les feuillets du manuscrit; et jugeant qu’il y auroit assez de copie pour deux volumes in-12, il s’applaudit d’avoir fait une si bonne affaire. Je vais, disoit-il, faisant le compte du Pot au lait, faire tirer hardiment deux mille exemplaires de ce livre, qui ne sera pas sitôt en vente, qu'il faudra que je le fasse réimprimer. Sept ou huit mois après, tout au plus, je serai obligé de recommencer; car, quand une fois la délicatesse de l’ouvrage sera connue, on ne manquera pas d’y courir comme au feu. Heureux ceux de mes confrères entre les mains de qui tombent de pareils chefs-d’œuvre! c’est le moyen d’être bientôt propriétaire d’une belle maison de campagne. Se repaissant
ainsi de la plus avide espérance, il lisoit avec volupté le manuscrit, en s’écriant de temps en temps : Que cela est beau ! Quoique je ne sois pas le plus grand génie du monde , je ne laisse pas de sentir que ce style est divin. On voit bien que ce n’est pas un auteur de profession qui a composé ce roman. Ma foi, il faut convenir que les gens de qualité écrivent bien noblement.
Tandis qu’il étoit si satisfait de son emplette, il arriva un bel-esprit de ses amis, qu’il consultoit ordinairement sur les ouvrages qu’il vouloit .imprimer; car un libraire a toujours quelque homme de lettres pour surintendant de ses manuscrits. Ab! Monsieur, lui dit notre marchand, vous venez ici fort à propos pour me féliciter sur l’acquisition de cette copie, qui est, à ce qu’on m’a dit, de la composition d’une femme de la cour: ce que je n’ai pas de peine à croire, tant j’en trouve le style coulant. Voyons, lui répondit le belesprit en voyant le roman, voyons si vous avez raison d’être si prévenu en faveur de ce manuscrit. Il en lut le commencement, lequel étant bien travaillé, ainsi que je l’ai dit, ne manqua pas de lui plaire. Il en fut même si content, qu’il ne put s’empêcher de dire: Voilà une belle et bonne prose; si la matière répond au style, vous n’avez point fait un mauvais marché. Le début m’a intéressé, et je suis curieux de lire tout l’ouvrage. Hé bien, lui dit le libraire, emportez-le avec vous, et vous me le rapporterez , s’il vous plaît , demain.
Le jour suivant, notre libraire attendoit dans sa boutique impatiemment son bel-esprit, qui parut, et qui , lui remettant sa copie, lui dit : Je suis très mortifie d’avoir une fort mauvaise nouvelle à vous apprendre;