‹ Œuvres de Le Sage (volume 4)Chapitre 142 sur 191 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

LETTRE X

D un pro\ incial qui est à Paris pour procès, à un de ses parents,

à Saint-Lô.

\ 01 s me demandez, cousin, comment je vis à Paris, depuis que j’y poursuis le procès qui m’y retient. Pour contenter votre curiosité, je vous dirai que j’y passe le temps fort agréablement. J’emploie toute la matinée à faire ma cour à mon procureur et à ses clercs. Ensuite je te viens dînera mon auberge avec deux vieux plaideurs manceaux , dont l’entretien est très instructif pout un jeune INormand qui s’affectionne à la procédure. Après un repas de la dernière frugalité, je vais au calé, qui est un lieu lort convenable à tout provincial qui n a point de connoissance à Paris. Vous, qui nètes jamais sorti de l'enceinte de Saint-Lô, vous 11e sauriez avoir une idée juste de ces sortes d’endroits. Je vais vous Lire une peinture fidèle de deux célèbres cafés que je fréquente; vous pourrez juger par-là des autres.

Dans 1 un, vous voyez dans une vaste salle ornée de lustres et de glaces, une vingtaine de graves personnages, qui jouent aux dames ou aux échecs sur des tables de marbre, et qui sont entourés de spectateurs attentifs à les voir jouer. Les uns et les autres gardent un si profond silence, qu’on n’entend dans la salle aucun bruit que celui que font les joueurs en remuant leurs pièces. Il me semble qu’on pourroit justement Le Sage, théâtre, Mélanges. j /

LA VALISE TROUVÉE, appeler un pareil café, le café d’Harpocrate. Véritablement c’est un endroit où l’on peut dire qu’on est comme dans une solitude, quoique l'on soit avec soixante personnes.

Il y a tout au contraire un autre café oii l'on entend plus de bruit que dans la grand’salle du Palais. C’est un (lux et reflux de gens de toutes conditions. Ce sont des nobles et des roturiers, des adolescents bien faits et des figures plates, de beaux-esprits et des sots, pêle-mêle, qui s’entretiennent ensemble, chacun à proportion de son intelligence. La première fois que j’entrai dans ce dernier café, je fus extrêmement étonné de voir ce que j’y vis et des discours qui frappèrent mes oreilles.

Je m’approchai d'abord d’une table, autour de laquelle trois ou quatre hommes parloient avec beaucoup de vivacité. C’étoient des philosophes qui coimnençoient à disputer, et qui avoient déjà l’air furieux, lié, monsieur l’abbé, disoit un d’entre eux à un petit abbé bossu, qui étoit du nombre des interlocuteurs, avecvôtre permission, je soutiens qu’il y a des propositions dont l’évidence est telle qu’on ne peut s’y méprendre. Celle-ci, par exemple : le tout est plus grand que sa partie. Qui peut douter de cette vérité? Moi, répondit le petit bossu. Pour affirmer que le tout est plus grand que sa partie, il faudroit que vous eussiez l’idée du tout, et que vous fussiez sûr que le tout a des parties. Or je suis prêt, poursuivit- il , à vous démontrer que vous n'avez point l’idée d'un tout, et que le tout n’a point de parties. Là-dessus, comme si l’abbé eût dit une impertinence, son antagoniste lui rit au nez, en disant d’un air ironique à la compagnie : Messieurs, il faut

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