PREMIÈRE PARTIE
avouer que monsieur l’abbé a plus d’esprit qu’il n’est gros. A ces paroles, notre petit bossu, qui étoit un mortel des plus pétulants, le traita de bourique; et les disputeurs se prirent au collet.
Tandis que des personnes plus charitables que moi, s’empressoient à les décharpir, j’allai loin de là m'asseoir à une table où plusieurs nouvellistes s’entretenoient avec gravité. Il y en avoit un principalement qui parloit plus haut que les autres, et que chacun éeoutoil comme un oracle, quoiqu'il sût assez mal la carte, et l’intérêt des princes. Ce qu’il y a de plaisant, c'est que cet original vouloit paroître n’ignorer aucune nouvelle, et s'il en entendoit débiter une qu’il n’eût point encore apprise, il inlerrompoit incivilement la personne qui l’annonçoit, et la faisoit taire , en lui disant : Vous n’en avez pas les gants; j'ai dit cela ici ce matin. Ou bien, si quelqu'un devant lui s’avisoit de tirer de sa poche une lettre, dans laquelle il fût fait mention d’une victoire, par exemple, remportée en Hongrie sur lesTurcs, il s’écrioit aussitôt à pleine tête : la date? et si on lui répondoit, du quatorze de ce mois, il 11e manquoit pas de répliquer : cela est vieux; nous avons des nouvelles du vingt qui assurent le contraire.
J’adinirois l'air imposant de ce nouvelliste , et j’en riois en moi-même, lorsqu’il arriva deux poètes dramatiques, car on diroit qu'il en pleut aujourd'hui dans tous les cafés de Paris. Les voilà qui commencent à parler d une tragédie nouvelle. L’un avance qu'elle est excellente, et l’autre soutient qu’elle est détestable. Chacun dit ses raisons. Des raisons ils passent aux injures les plus grossières, suivant l’usage établi depuis peu par
LA VALISE TROUVÉE, les gens de lettres; et des injures enfin iis en viennent aux voies de fait, lis voulurent mettre l’épée à la main, et firent d’autant plus les mauvais garçons, qu'ils étoient assurés qu’on les sépareroit.
Telles sont les scènes qui se passent ordinairement dans les cafés; mais il faut tout dire, s’il vient dans ces lieux-là beaucoup d’originaux, en récompense on y trouve quelquefois des personnes de mérite avec qui l’on fait connoissance, et dont on gagne l’amitié: ce qui pourtant est fort rare, puisqu’on peut dire des amis de café, ce qu’on dit des moines et des comédiens, que le hasard les assemble, qu ils se voient, sans s’aimer, et se quittent sans regret. Au reste les cafés sont propres à déniaiser la jeunesse, qui peut se corriger de ses defauts, en remarquant ceux d’autrui. Adieu, cousin; comme vous devez bientôt venir à Paris, vous pourrez juger par vous-même du bon et du mauvais de ces endroits-là.
Après cette dernière lettre, qui parut avoir fait quelque plaisir à la compagnie, on en tira tout de suite cinq ou six autres, dont on fut fort mal affecté. Le chevalier même, dégoûté de leur platitude, et de leur ridicule, bien qu’il s’en fût fait fête, convenoit que le marquis et lui avoient procuré aux dames un assez mauvais divertissement. En effet, dit la marquise, il n’y a pas moyen de continuer cette lecture, et je suis d’avis que nous fassions une chose : jouons au quadrille, et pendant ce temps-là monsieur le curé prendra la peine de lire des lettres, et d'en mettre à part celles qu’il jugera dignes de nous être lues. On