‹ Œuvres de Le Sage (volume 4)Chapitre 148 sur 191 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

vous punir. Vous pouvez voir par cet appel, répondit don Ilenrique, en lui donnant le billet du Castillan, que c'est l'ambassadeur qui m’a défié lui-méme; et j’ai cru, je vous l'avouerai, que l'intérêt de ma réputation me mettoit dans la nécessité d accepter le défi. Mais, coupable ou non coupable, je 11 entreprends point de me justifier. Faites votre devoir. Voilà mon épée : rendez compte au roi de mon obéissance. Le capitaine conduisit Ribagore à une tour, et son lieutenant fit porter l’ambassadeur à son hôtel, oit le roi envoya ses chirurgiens dès qu’il eut appris ce qui venoit de se passer. Ils visitèrent la blessure du seigneur castillan, et la trouvèrent très dangereuse; ce qu’ils n’eurent pas sitôt rapporté au monarque, qu'il se mit en colère contre le comte de Ribagore, à un point que, sans écouter l’amitié qu'il avoit pour lui, il jura de le faire mourir, quand même 1 ambassadeur ne perdroit pas la vie. Tous les grands qui étoient alors avec le roi, le voyant si irrité, n’osèrent intercéder pour le prisonnier, quoiqu’ils fussent tous de ses amis. Ils jugèrent qu’il falloit, avant que de parler pour lui, que ce prince eût l’esprit dans un état moins violent, ce qui arriva dès le lendemain, quand les chirurgiens eurent décidé que la blessure de l’ambassadeur n’étoit pas mortelle. Ils le déclarèrent encore le jour suivant, et assurèrent qu’il n’y avoit rien à craindre, s’il ne survenoit aucun accident. Sur cette assurance, le roi alla voir le blessé, qui parut très sensible à cet honneur, et qui fut assez généreux, pour excuser don Henrique, en avouant que c’éloit lui qui avoit appelé ce seigneur en combat singulier. Cet aveu modéra la colère du monarque, qui conserva pourtant toujours

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LA VALISE TROUVÉE, un visage irrité, mais qui se contenta de laisser en prison son favori jusqu’à nouvel ordre.

Il y avoit déjà quinze jours que ce malheureux courtisan vivoitdans sa tour, sans avoir la liberté de voir ses parents,, ni ses amis, lorsque don Pèdre de Yillasan, ancien guerrier de réputation, vint à Saragosse. Après avoir rendu de grands services à l’état, il s’étoit retiré dans un château qu’il avait sur les frontières de Castille; et là, il s’étoit donné tout entier à l’éducation de dona Helena, sa fille unique. La voyant parvenue à l’âge de dix-huit ans, il l’amenoit à la cour, dans le dessein de la faire recevoir parmi les dames de la princesse Léonor, fille unique du roi. Don Pèdre espéroit qu’il n’auroit pas le chagrin d’avoir infructueusement formé ce projet. Il ne se flatta point en effet d’une vaine espérance; sitôt que Hélène de Yillasan parut devant le roi et les seigneurs de sa cour, elle éblouit et charma tous les yeux. Le roi lui-même admira sa beauté; et, lorsqu’elle s’avança pour lui baiser la main, ce prince lui dit des choses (latteuses , et l’honora d’un accueil tout gracieux. La princesse d’Aragon, aussi surprise que le roi son père, de voir une personne si ravissante, lui fit mille caresses, et la prit en affection. La fille de don Pèdre, de son côté, remarquant qu elle avoit le bonheur d’être agréable à cette princesse, en fut si transportée de joie, qu’elle la pria de trouver bon qu’elle eut l’honneur de grossir le nombre des dames de sa suite, et sa demande lui fut accordée sur-le-champ.

Yoilà donc dona Helena bien établie à la cour, et fort chérie de la princesse Léonor, qui, sentant de jour en jour augmenter son amitié pour elle, lui donna

PREMIÈRE PARTIE, bientôt toute sa confiance; ce qui fit bien des jalouses. On aura, je crois, peu de peine à croire que plusieurs seigneurs aragonois ne virent pas long- temps la belle Hélène de Villasan, sans en devenir amoureux, et véritablement il n’étoit guère possible de s en défendre. Partout oii elle portoit ses pas, on la suivoit pour l'admirer, et tous les peintres, tant François que flamands et italiens, qui étaient alors à Saragossc, s’empressoient à la peindre; de sorte qu’il se répandit bientôt dans la ville une infinité de copies de ce charmant original. Il se trouvoit des gens qui par pure curiosité les achetaient, étant bien aises d’avoir chez eux l'image d une si ravissante personne.

Un ami du comte de Ribagore, voulant que ce prisonnier eût du moins le plaisir d’avoir le portrait d’une beauté si rare, puisqu'il ne pouvoit la voir elle-même, trouva le moyen de lui en faire tenir un. Don Henrique, après avoir contemplé cette miniature assez long-temps, jugea ([ue c’était plutôt l’ouvrage d’un peintre flatteur, que la fidèle image d’une dame. Non, disoit-il , non, il n’est pas possible qu’il y ait un visage si piquant et si beau. Cependant, s’il faut en croire l’ami qui m’envoie ce portrait , l’original a des grâces que le pinceau ne peut rendre parfaitement. Si cela est, la fille de don Pèdre de Villasan est donc un prodige. Mais qu elle ait ou qu’elle n’ait pas ces agréments qu’on prétend que le peintre n’a pu attraper, ce portrait, tel qu’il est, m’enchante. Ab ! divine Hélène, pourquoi ne suis-je pas libre en ce moment? J’irois vous disputer aux seigneurs qui sont déjà dans vos fers, et qui se flattent de la gloire de vous plaire. Quoique je n’aie pas, comme eux, joui du

LA VALISE TROUVÉE, plaisir de voir votre beauté céleste, je sens que je suis leur rival. En parlant de cette façon, il dévoroit des yeux cette peinture, qui faisoit sur lui la même impression qu’eût pu faire l’objet qu’elle représentoit. Il ne pou voit enfin se lasser de la considérer, et ce nouveau Pygmalion lui adressoit vingt fois le jour des discours tendres et passionnés.

Peu de temps après l’arrivée de la belle Hélène à la cour, don Gaspard de Peralte y parut tout à coup , comme un homme envoyé par l’amour. Il revenoit en Aragon avec une suite très nombreuse, et un magnifique équipage , après avoir parcouru tous les royaumes d'Espagne. Il fut reçu d’autant plus gracieusement du roi, qu’il étoit fils d’un père qui a voit été favori de ce monarque. Au reste c’étoit un seigneur à peu près de l’âge de don Henrique, et d’une figure comparable à la sienne. Peralte, après avoir baisé la main de sa majesté, alla présenter ses respects à la princesse, chez qui, pour la première fois, dona Helena s’offrit à ses yeux. Il éprouva le sort de ceux qui la regardoient, il s’en laissa charmer; et dès ce jour-là même, prenant la résolution de s'attacher à elle, il s’en déclara le chevalier : ce que le comte de Ribagore ne tarda guère à savoir; car le même ami qui lui avoit envoyé le portrait d’Helène l’informoit tous les jours par des lettres de ce qui se passoit à la cour. Cette nouvelle l’affligea. Comme il connoissoit don Gaspard pour un seigneur des plus aimables; il se sentit agiter de mille mouvements jaloux. Que je suis malheureux, disoit-il, de ne pouvoir sortir de cette tour! Encore me consolerois-je s'il in’etoit permis d'opposer mes

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