‹ Œuvres de Le Sage (volume 4)Chapitre 149 sur 191 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

soins à ceux d’un rival si redoutable. J’aurois peutêtre le bonheur d’obtenir sur lui la préférence. Que le roi me fait cruellement expier ma laute, en me retenant prisonnier dans cette conjoncture!

C’est ainsi (jue doua Helena troubloit le repos de don Ilenrique. Ce seigneur étoit au désespoir de n'avoir pas la liberté de lui faire l’aveu d’une passion qu’il n'avoit encore déclarée qu’à son image. Pour surcroît de chagrin, il apprit que le roi venoit de le juger; que ce monarque a voit accordé sa vie aux sollicitations de ses amis, et aux fortes instances du comte de Lara, qui, depuis qu’il étoit guéri de sa blessure, n’avoit pas manqué un seul jour de lui parler en sa faveur; mais qu’on n'avoit pu obtenir son élargissement; que sa majesté le condamnoit encore à trois mois de prison, et à se retirer ensuite pour deux ans à sa terre de la Tortuera, avec défense de s’en écarter de plus d’une lieue. Le roi voulant , par cet arrêt rigoureux , faire connoîlre à ses sujets que sa justice n’épargnoit pas même ceux qu’il chérissoit le plus, quand ils meritoient d’être punis.

Cette excessive sévérité mortifia extrêmement don Ilenrique; mais ce qui faisoit sa plus grande peine, c’étoil de se voir, par cet arrêt, obligé de renoncer à dona Helena, en laissant le champ libre à don Gaspard. Il ne doutoit pas que cette dame, si elle n’étoit pas encore sensible aux soupirs d’un coucurrentsi dangereux, ne le fut infailliblement bientôt; et cette pensée lui causoit de mortelles alarmes. Il n'avoit pas tort d’en concevoir : Peraltc plut, et avança si bien ses affaires, qu’en moins d’un mois d devint l’heureux époux de

la belle Hélène de Villasan. Ce mariage fut célébré par des fêtes magnifiques, après lesquelles, avec l’agrément du roi et de la princesse d’Aragon, don Gaspard emmena sa jeune épouse à son château de Belclhte, éloigné de Saragosse de sept petites lieues.

Revenons à l’infortuné Ribagore. S’il eut la force de résister au regret d’avoir perdu son Hélène, il en fut redevable à ses amis ; car, comme il ne lui étoit plus alors défendu de recevoir leurs visites, il yen avoit toujours quelques-uns qui l’alloient voir dans sa prison pour le consoler. Ils l’exhortoient à prendre patience, en lui représentant qu’il étoit peut-être sur le point de voir finir ses peines, et de rentrer dans les bonnes grâces du roi. Ils ne lui parloient point d’autre chose; ils ignoroient son amour pour la femme de don Gaspard; le prisonnier s’étant bien gardé de leur faire confidence d'une passion chimérique. Loin de l’avouer, quand leur conversation venoit à tomber sur dona Helena , il affectoit de paroître entendre d’un air froid et indifférent l’éloge qu’on faisoit de sa beauté. Mais s’il se trahissoit jusque-là avec ses amis, il laissoit, en récompense, éclater son amoureuse ardeur lorsqu’il étoit seul avec Melchior, son valet-dechambre, et l’unique dépositaire de ses pensées. Il regardoit sans cesse le portrait d’Hélène en soupirant, et il s’attendrissoit jusqu’à répandre des pleurs. Monsieur, lui disoit quelquefois Melchior, se peut-il que, malgré le bon esprit que vous avez, une peinture ait sur vous tant d’empire? de grâce, rappelez votre raison égarée, pour perdre le souvenir d’un objet qui ne peut être à vous; ne regardez plus son portrait, qui

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