‹ Œuvres de Le Sage (volume 4)Chapitre 150 sur 191 · PREMIÈRE PARTIE. aa · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. aa

ne soi t qu’à nourrir un malheureux amour. Mon ami, lui réponiloit son maître, je sais bien qu’il y a du ridicule et de la folie meme dans mes sentiments; mais songe qu’ils ne sont pas volontaires. Je suis dominé par une puissance supérieure qui ne me permet pas d’écouter la raison.

Cependant le temps s’écouloit, et le jour que le prisonnier devoit être remis en liberté arriva. On s’imaginoit que le roi, satisfait de trois mois de prison, lui feroit grâce du reste, et le rappelleroit à la cour; mais on se trompoit. Sa majesté, persistant à vouloir qu’il subît toute la rigueur de l’arrêt prononcé, lui défendit de paroître à Saragosse, et lui ordonna de se rendre incessamment au lieu de son exil. 11 fallut obéir, et le comte de Ribagore fut bientôt, avec son fidèle Melchior, au château de la Tortuera.

Ce n’est pas un endroit fort agréable: il est environné de montagnes, et ne présente à la vue qu’un affreux désert; aussi le monarque l'a voit-il relégué là pour le priver du plaisir qu'il auroit pu avoir dans un séjour plus gracieux. Néanmoins ce jeune seigneur, entièrement soumis aux volontés de son souverain, dévoroit sans murmurer toutes les mortifications qu’on vouloit lui donner. Malgré les désagréments de sa solitude, il s’y accoutuma peu à peu.

Il alloit presque tous les jours à la chasse avec les hidalgos de Molina, de Iiombrado et des autres villages voisins. Il les régaloit au retour, et s’amusoit avec eux, comme s'il eût pris plaisir à leur entretien. Sa politesse leur cachoit l’ennui que leur compagnie lui causoit quelquefois. Ce qui ravissoit Melchior, l e Sage. Théâtre, Mélanges. i 5

LA VALISE TROUVÉE, ce serviteur affectionné, c’étoit de voir de jour en jour, à ce qu’il lui sembloit, don Henrique moins occupé de doua Helena. Ce seigneur en effet commençoit à ne lui plus parler d’elle que rarement; et s’il regardoit encore son portrait de temps en temps, c’étoit sans l’apostropher, comme il avoit coutume de faire auparavant. Ce zélé domestique avoit donc sujet de croire que son maître se détachoit à vue d’œil de la femme de Peralte; mais il reconnut bientôt son erreur; et voici de quelle manière :

Un gentilhomme de Molina vint un jour dîner au château de don Henrique, et dit pendant le repas à la compagnie : Messieurs, ces jours passés, en revenant de Saragosse, où quelques affaires m’a voient appelé, je m’arrêtai à Belchile pour y voir une fête de village très divertissante. A ce mot de Belchite, le comte de Ribagore fut un peu ému, et demanda au cavalier qui venoit de le prononcer ce que c'étoit que cette fête. Seigneur, lui répondit V hidalgo , ayant fait à un habitant de Belchite la même question que vous me faites, j’appris de lui que les jeunes villageois de l’un et de l’autre sexes s’assembloient tous les dimanches devant le château, oii ils formoient des danses pour divertir le seigneur et la dame de leur village. La curiosité de voir la fête retint mes pas. Je m’attachai à regarder les danseurs et les danseuses; mais, quoiqu’ils dansassent à merveille, ils n’attirèrent pas pour long-temps mon attention. Je la donnai tout entière à une dame qui parut tout à coup à une fenêtre du château, avec un cavalier de très bonne mine. Je demandai qui étoit celte dame et ce seigneur, et l’on me répondit : C’est

Page 1