‹ Œuvres de Le Sage (volume 4)Chapitre 151 sur 191 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

liona Helena et don Gaspard dePeralte, son époux, (le sont les maîtres de ce château. Lorsque je sus que c’ctoit celte Helène de Yillasan, dont j’avois tant entendu parler, je l'envisageai avec des yeux critiques, ne pouvant m'imaginer qu'elle fût aussi belle que je l’avois ouï dire; mais plus je la conlemplois, plus je la trouvois charmante. Je ne m'étonne plus, disois-je en moimême, que cette beauté ait fait tant de bruit à Saragosse. Dans quel endroit du monde où il y a des hommes ne seroit-elle point admirée ? Véritablement je n’ai jamais rien vu de si ravissant que cette dame. Aussi j’eus toujours les yeux sur elle pendant qu'elle fut à la fenêtre; et, vous le dirai-je, Messieurs? ajouta-t-il, la friponne, en se retirant, emporta mon cœur avec elle.

Le gentilhomme qui parla de cette sorte ne borna point là l'éloge de la femme de don Gaspard: il se répandit en discours qui achevèrent de faire connoître qu’il étoit enchanté de cette dame. Tous les hidalgos qui etoient à table ne purent s’empêcher de rire de ce qu'ds venoient d’entendre. Don Henrique seul garda son sérieux, ou plutôt jl tomba dans une profonde rêverie : ce qui fit juger à Melchior que le récit du gentilhomme venoit de rallumer dans ce moment l’amour de son maître. La conjecture de ce confident n'étoit que trop vraie. Melchior, lui dit ce seigneur après la retraite des convives, as-tu bien entendu ce que cet hidalgo nous a dit de dona Helena? Je te l’avouerai, il a fait renaître en moi le désir curieux que j’avois dans ma tour de voir cette dangereuse beauté; et c’est une envie que je veux contenter. Tant pis, Seigneur, répondit Melchior : la vue de cette dame ne manquera

pas d’irriter vos feux. Vous me fuites trembler. Rassure-toi, mon ami, reprit le comte de Ribagore, je ne suis plus si foible que je l’étois. Je te dirai même que doua Ilelcna, depuis qu’elle est devenue femme, a perdu le droit de me charmer. Quand je me la représente au pouvoir d'un époux, cette idée révolte ma délicatesse ; et cela doit te répondre de ma fermeté. Ne t'oppose donc point au voyage que j’ai dessein de faire à Belchite. Nous nous déguiserons tous deux en paysans, et, nous mêlant un dimanche parmi les villageois de ce canton-là, nous verrons à notre aise l’épouse dePeralte. Je vois bien, mon cher maître, dit le confident, que je combattrois en vain votre résolution; il faut vouloir tout ce que vous voulez. Partons; je suis prêt à vous suivre.

Dès le jour suivant, don Henrique et Melchior se préparèrent à se mettre en chemin. Us se déguisèrent en paysans; montés sur des mules, ils passèrent les montagnes qui masquent la Tortuera du coté de la petite rivière de Xiloa, et tirant toujours vers l’Ebre, ils arrivèrent, sur la fin de la seconde journée, à Romana, gros village à une lieue du château de Belchite. Ils couchèrent à l'hôtellerie; et le lendemain, qui étoil un dimanche, ils se rendirent à pied, Y après - tlînée, auprès du château de don Gaspard. Ils se mêlèrent parmi les villageois qui étoient déjà devant, et dont le nombre grossissoit de moment en moment. Bientôt les tambours de basque se firent entendre, et la fête commença. Don Ilenrique, peu curieux de voir les danses des paysans, n’a voit des yeux que pour le balcon où a dame du château devoit venir se placer. Elle ne

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