‹ Œuvres de Le Sage (volume 4)Chapitre 153 sur 191 · PREMIÈRE PARTIE. a3i · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. a3i

leur dit : Seigneurs cavaliers, Madame a coutume de venir tous les jours dans cet endroit à lissue de son dîné, faire la sieste avec Rosaura , sa suivante favorite, qui joue du luth et chante à ravir, hiles y passent ordinairement deux ou trois heures à s’entretenir. Vous pourrez non-seulement les voir, mais même les entendre en vous cachant derrière le cabinet : ce qui parut effectivement au comte et à Melchior une chose très facile. Comme la nuit approehoit, le jardinier les reconduisit à sa maison, et les mit dans une petite chambre, oh il les laissa reposer après les avoir fait souper fort frugalement.

Le lendemain matin il vint les réveiller, en leur disant : Bonnes nouvelles, mes chers seigneurs, vous aurez dès aujourd’hui la satisfaction que vous désirez. Le seigneur don Gaspard, notre maître, vient de partir tout à l'heure pour aller à la chasse, et i on dit qu’il ne doit revenir que dans trois jours. Don Henrique et Melchior apprirent celte nouvelle avec joie, s’imaginant qu'il y auroit pour eux moins à risquer, et ils allèrent sans crainte se poster derrière le cabinet de myrtes, dès que le jardinier leur eut dit qu’il en étoit temps. Ils n’avoient point d’épées, leur déguisement ne leur permettant pas d'en porter; mais ils s’étoient à tout événement armés chacun d’un pistolet, qu’ils cachoient sous leurs habits de paysans.

Tout sembloit concourir à rendre le comte de Ribagore content : sa belle Hélène ce jour-là descendit dans les jardins de meilleure heure qu’à l’ordinaire, accompagnée de Rosaura, qui tenoit un luth. Elles entrèrent toutes deux clans le cabinet, et s’assirent sur un ht de

-°-3î LA VALISE TROUVÉE,

gazon; de manière que nos spectateurs pouvoient les voir facilement. Aussi don Henrique, profitant de cette facilité, considéra la femme de don Gaspard à loisir. Qu’il la trouva charmante! Non, dit-il en lui -même, dona Helena n’a été peinte qu’au rabais de ses charmes! Que dis -je? son portrait n’est qu’une ébauche de sa beauté. Rien n’est comparable aux appas qui s’offrent à ma vue en ce moment. Il se sentit si transporté d’amour, qu’il fut tenté de se montrer; mais il n’osa faire une action si hardie, jugeant bien qu’un soudain châtiment puniroit sa témérité. Comme la voix de la dame frappa son oreille, il écouta, et entendit ces paroles : Non, ma chère Rosaura , je ne puis t’exprimer la peine que me cause le départ de mon époux. J’ai beau me représenter que trois jours seront bientôt écoulés; qu’ils paroî tront longs à l'impatience que j’ai de le revoir ! Je n ai presque point dormi cette nuit, et si quelquefois le sommeil a pu assoupir mes sens, des songes funestes m’ont aussitôt réveillée. Que te dirai -je enfin? Je suis plongée dans une mélancolie que tes talents seuls peuvent dissiper. Chante et accompagne de ton luth quelque chanson qui puisse me distraire des pensées affligeantes qui viennent sans cesse assiéger mon esprit.

Madame, répondit Rosaura, voulez -vous que je vous chante des couplets que je ne vous ai point encore chantés, quoique je les sache depuis long-temps, et que vous en ayez fourni la matière sans le vouloir. Je vais m’expliquer plus clairement. Vous n’ignorez pas que vous avez été peinte par plusieurs peintres. I n de vos portraits tomba, je ne sais par quel hasard.

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