PREMIÈRE PARTIE
entre les mains du comte de Ribagore, dans le temps que ce seigneur étoit enfermé dans une tour par ordre du roi; et quoique cette peinture ne rendît pas toutes les grâces que la nature vous a données, elle lit une si vive impression sur lui, qu'il en devint amoureux. On dit qu'il parloit à votre image comme il vous auroit parlé à vous-même. Une passion si singulière est venue à la connoissance d’un poète qui s’est égayé aux dépens du prisonnier. Si ce que tu me racontes est véritable, dit en souriant l’épouse de Peralte, il faut avouer que rien n’est plus extraordinaire. Mais à propos du comte de Ribagore, ajouta-t-elle, je le trouve bien malheureux. Le roi, ce me semble, l’a traité un peu trop rigoureusement. Ce seigneur auroit dû en être quitte pour un mois de prison. Quoique je ne l aie jamais vu, je l'ai plaint. J’ai ouï dire tant de bien de lui chez la princesse d'Aragon, que je n’ai pu m'empêcher de prendre part à son infortune.
La belle Hélène ayant ainsi parlé, prêta silence à sa confidente, qui joua du luth, et chanta; mais à peine eut - elle achevé le premier couplet de sa chanson, qu elle fut interrompue par un grand bruit qui se fit entendre. Ce bruit étoit causé par le retour inopiné de don Gaspard, qui, venant d’entrer dans les jardins par la porte du parc, arriva dans le cabinet de myrtes; où il jugeoit bien qu'il trouveroit son épouse avec Rosaura : Quoi! Seigneur, s’écria cette dame avec émotion, dès qu’elle l’aperçut, c’est vous! Qui vous a sitôt fait quitter lâchasse? Un avis que j’ai reçu, répondit-il. J'ai rencontré en chemin un exprès (pie mon oncle don Thomas de Medianos m’a dépêché, pom
l'M LA VALISE TROUVÉE,
m avertir qu il doit ce soir se rendre ici. C’est ce qui m'a (ait revenir si promptement. Je suis bien aise de vous aider à recevoir un oncle que j’aime tendrement. Et moi, reprit dona Helena, je suis ravie que vous me surpreniez si agréablement, car votre absence m’avoit déjà jetée dans une tristesse que le luth et la voix de Rosaura ne pouvoient dissiper. Pcralle s’assit auprès de sa chère Hélène, et ces deux tendres époux commencèrent à s’entretenir sur le ton de deux amants dont l’hymen n’avoit pas encore eu le temps de rallentir l’ardeur.
Au milieu de leur conversation, Peralte crut entendre derrière lui quelque bruit. Il tourna la tête aussitôt, et regardant au travers des branches de myrtes, il crut apercevoir deux figures d’hommes qui s’efforeoient de se cacher sous un épais feuillage qui les couvroit. A celte vue il devient furieux. Il sort brusquement du cabinet pour aller fondre sur eux l’épée h la main, persuadé que ce sont des gens qui ne peuvent avoir que de mauvaises intentions : Que faitesvous ici, traîtres, leur dit-il? Qui peut vous avoir introduits dans un lieu dont l’entrée est interdite à tout étranger? En achevant ces mots, il s’approcha du comte, qui, lui présentant son pistolet, lui répondit : Arrête, don Gaspard, et reconnois don Ilenrique de Ribagore. Curieux de voir ton épouse, et de juger par mes yeux si sa beauté est telle qu'on l’assure, je suis venu à Belcbite; j’ai gagné ton jardinier; qui m’a caché dans cet endroit pour satisfaire ma curiosité. Si je me suis travesti en paysan, poursuivit-il, c’esl que le temps de mon exil dure encore,
PREMIÈRE PAR l 1E. 2cT>
cl c[ue je ne puis trop prendre de précautions pour n ôtre pas reconnu. Je n’ai donc pas eu d’autre dessein cpie de contempler les charmes de dona Helena. Je te le jure, loi de cavalier noble, et j’atteste le Ciel que je te dis la vérité.
Un homme moins violent et moins emporté que don Gaspard aurait écouté la raison, et, sur la foi du serinent que don llenrique venoit de lui faire, l’auroit laissé sortir sans éclat, ou du moins eût demandé un plus ample éclaircissement; mais l’impétueux Peralte , possédé d’une fureur jalouse , et ne pouvant croire qu'il se fût caché là, sans avoir formé quelque entreprise contre son honneur, s’avança sur lui pour le percer. Le comte le menaça de lui casser la tête d'un
coup de pistolet; et voyant que, malgré cette menace, cet époux furieux alloit lui passer son épée au travers du corps, il lit feu sur lui à bout portant, et l’étendit roule mort à ses pieds. Au bruit du coup, dona Helena éperdue tomba évanouie entre les bras de sa confidente, qui poussa de grands cris, auxquels plusieurs domestiques accoururent. Tandis que Rosaura les informoit du malheur qui venoit d’arriver, donHenrique et Melcliior regagnèrent la maison du jardinier, d’où ils se rendirent le plus tût qu’il leur fut possible à l'hôtellerie de Romana; et là , sansperdre un moment, ils remontèrent sur leurs mules; puis ils reprirent avec précipitation la route de la Tortuera , laissant régner au château de Belchite une consternation générale.
On porta dona Helena évanouie dans son appartement, où elle ne reprit ses esprits qu’après qu’on eu! employé quatre heures entières à la secourir. Qu’on
LA VALISE TROUVÉE, s’imagine, s’il se peut, la douleur dont elle fut saisie lorsqu’elle apprit que son epoux ne vivoit plus, ear c’est ce qu’on ne sauroit exprimer qu’imparfaitement. Elle fit retentir le château de plainteset de lamentations. Puis tantôt adressant la parole à son mari , elle lui tenoit des discours qui faisoient trembler pour sa raison; et tantôt s’abandonnant à l’excès de son de son afiliclion, elle faisoit craindre pour sa vie. Enfin cette dame étoit dans un état si digne de pitié, que tous les habitants de Belchite n'en étoient pas moins touchés que de la fin tragique de leur seigneur.
Lorsque la nouvelle de la mort de Peralte se répandit dans Saragosse, on en parla diversement. Ses amis disoient qu’il avoit été tué lâchement , et les partisans deRibagore, qui étoient en plus grand nombre, soutenoient le contraire. Le roi, qui n’avoit pas encore entièrement oublié l’affaire du comte de Lara, sentit rallumer sa colère contre don Henrique , jusqu’au point de le faire chercher partout, et de mettre meme sa tète à prix. Il est constant que s’il eût eu alors ce seigneur en son pouvoir, il l’auroit indubitablement fait mourir ; mais le comte avoit déjà pourvu à sa sûreté. A son retour au château de la Tortuera , il ne s’y étoit arrêté qu’autant de temps qu’il lui en avoit fallu pour se charger d’or et de pierreries; et, suivi de son fidèle Melchior, il s’étoit hâté de gagner Tolède , oh le roi de Castille tenoit alors sa cour. Ce monarque, auquel il s’étoit présenté , l’avoit fort bien reçu; mais d avoit exigé de lui qu’il se retirât clans quelque monastère, pendant qu’il feroit ce qu’il pourroit pour apaiser en sa faveur le roi d’Aragon. Don Henrique se