‹ Œuvres de Le Sage (volume 4)Chapitre 157 sur 191 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

venger, et qu'elle 111e donnera une grosse récompense pour lui avoir livré ses ennemis. Je serois un grand sot de 11e pas profiter d’une si belle occasion. Il la saisit effectivement, et partit sur-le-champ pour Belchite, monté sur le cheval meme de don Henrique, et s'applaudissant de la mauvaise action qu’il commettoit. Il arrive au château, frappe à la porte, et demande à parlera la maîtresse; on lui répond qu’elle dort. Qu'on la réveille, s’écrie-t-il. Quand elle saura ce que j’ai à lui apprendre, elle ne trouvera pas mauvais qu’on ait troublé son repos. Les suivantes de doua Helena jugeant qu’en effet il falloit qu’il eut quelque chose de la dernière importance à lui communiquer, pour vouloir au milieu de la nuit interrompre son sommeil, se déterminèrent à réveiller leur maîtresse, et lui présentant l'hôte : Madame, lui dit Rosaura, voici le maître de l’hôtellerie d’un village voisin, qu’une affaire de conséquence amène ici, et dont il faut, dit-il, qu’il vous informe tout à l’heure. lié, qu’esl-ce que c’est que cette affaire, mon ami ? s’écria la veuve de Peralte avec quelque émotion. Madame, lui dit l’hôte, je viens vous avertir que deux: cavaliers sont venus loger ce soir dans ma maison. Je les ai reconnus pour deux hommes qui vinrent coucher chez moi il y a deux ans, et qui assassinèrent le seigneur don Gaspard, votre époux. Que dites-vous? reprit la dame avec précipitation. Dois-je ajouter foi à votre rapport ? Le comte de Ribagore seroit actuellement chez vous ? Oui , Madame, repartit l'hôte; il y est, aussi bien que le cavalier qui Paccompagnoit dans ce temps-là, et qui étoit déguisé comme lui , en villageois.

Le Sage. Théâtre, Mélanges. 16

Cette nouvelle agita terriblement les esprits de doua Helena. Grâce au Ciel, dit -elle, le plus doux de nies vœux est donc exaucé ! Je souhaitois avec ardeur d’avoir en ma puissance l’assassin de don Gaspard, et le voilà qui vient s'offrir à ma vengeance. Attends, cher époux! poursuivit-elle en apostrophant Peralte, je vais t’immoler l’ennemi qui t'a traîtreusement ôté la vie. Qu’on fasse vite lever tous mes domestiques. Qu'ils s’arment d’épées et de pistolets! qu’ils épousent ma fureur et s'apprêtent à la seconder. Vous, mon ami, continua-t-elle en adressant la parole à l’hôte, conduisez-nous à votre hôtellerie, et nous livrez le comte de Ribagore. Quand son sang répandu aura contenté mon ressentiment, soyez sûr que vous serez bien récompensé. En parlant de cette sorte, elle se leva brusquement, et tandis que deux de ses femmes s’occupoient à l’habiller à la hâte, les autres allèrent réveiller tous les valets et les officiers du château. Ils furent bientôt sur pied, et, lorsqu’ils surent qu’il s’agissoit de venger la mort de leur maître, chacun d’eux témoigna un extrême désir de porter le premier coup.

Comme celte expédition demandoit de la diligence, la veuve de Peralte ne perdit pas un instant. Elle fit seller et brider tous les chevaux et les mules qu’il y avoit dans ses écuries; et se mettant à la tête de ses domestiques armés, elle prit le chemin de Romana, en faisant des réflexions plus propres à nourrir sa fureur qu’à la modérer. Ribagore, disoit- elle, est assez hardi pour oser passer si près de mon château; il faut qu’il se soucie bien peu de mon ressentiment , puisqu’il me brave jusque-là.

Page 1