‹ Œuvres de Le Sage (volume 4)Chapitre 159 sur 191 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

quoiqu’elle feignît de ne respirer que leur mort. Si l’intérêt de son nouvel amour l cxcitoit secrètement à faire grâce à don llenrique, le soin de sa réputation demandoit du moins qu’elle cachât sa foiblesse, après avoir témoigné un désir extrême de sacrifier ce comte aux mânes de son époux. Elle ne parloit devant ses gens que du châtiment qu'elle prétendoit lui faire souffrir, et dans le fond elle ne songeoit qu’aux moyens de le sauver, sans faire tort à son honneur.

Il y avoit déjà huit jours que Ribagore, prêt à subir le sort qu’on lui préparoit, attendoit dans sa prison qu'on lui vînt annoncer son arrêt, quand il apprit de l'un de ses gardes que le roi chassoit aux environs de Belchite, avec la princesse Léonor, et qu’ils dévoient ce jour-là venir souper au château; ce qui leur arrivoit toutes les fois qu'ils prenoient, dans ce canton, le divertissement de la chasse. Don llenrique n’apprit point cette nouvelle avec joie; au contraire il en conçut un mauvais présage. Si le roi, disoit-il en lui-même, est informé de mon retour clandestin dans ses états, il m’en fera un crime, qu'il me pardonnera moins encore que la mort de Peralte. Doua Ilelena ne manquera point de l'en instruire, et de lui demander justice. C’est sans doute ce qu’elle a dessein de faire, puisqu’elle a jusqu’à ce jour suspendu mon supplice.

D’une autre part, cette dame n’étoit pas moins embarrassée. Elle ne savoit si elle devoit faire un mystère au roi de l’emprisonnement de Ribagore. Connoissant l'humeur violente du monarque, elle craignoit que dans son premier mouvement il ne fit trancher la tête à ce seigneur, dès qu'il apprendroit qu’il éloit au

château ; au lieu qu’eu le retenant prisonnier, elle pourroit le laisser échapper quand elle jugeroit à propos de le faire; car elle vouloit absolument lui conserver la vie, en paroissant son ennemie mortelle.

Cependant le roi et la princesse sa fdle, étant arrivés le soir au château, donnèrent mille marques d’amitié à la veuve de don Gaspard, laquelle, de son coté, n’épargna rien pour leur témoigner combien elle étoit sensible à l’honneur de les posséder chez elle. Le roi et la princesse Léonor, pour faire connoîlre l’affection particulière qu'ils avoient pour leur hôtesse, résolurent de demeurer le jour suivant à Belchite, et de ne retourner à Saragosse que le surlendemain. Pendant ce temps- là, Ribagore, incertain de ce qu'il deviendroit, ou plutôt n'attendant qu’une funeste fin, gémissoit dans sa prison; et vraisemblablement sa majesté n’auroit point entendu parler de lui, sans un incident qui arriva, et que je vais détailler.

Le connétable d'Aragon, qui accompagnoit le roi, étant le lendemain au lever de ce monarque, lui dit: Sire, un des domestiques de doua TIelena vient de révéler à un des miens, qui est son ami, un secret important. Le comte de Ribagore est prisonnier dans ce château. Le roi, surpris de cette nouvelle, en voulut savoir toutes les circonstances ; ce que le connétable lui apprit en homme qui étoit ami de don Henrique, c’est-à-dire, en excusant ce seigneur, et en donnant tout le tort à Peralte. Heureusement pour le prisonnier, le roi n’étoit plus alors si fort irrité contre lui. Sa majesté avoit pris pour lui des sentiments plus doux , grâce au soin que le connétable avoit toujours eu de saisir l'occasion de le justifier.

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