‹ Œuvres de Le Sage (volume 4)Chapitre 160 sur 191 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Lorsque le monarque fut parfaitement informé de tout ce qui s’étoit passé, il voulut avoir un entretien particulier avec dona lfclena. Madame, lui dit-il, dois-je ajouter foi au rapport qu’on m'a fait? On assure que le comte rie llibagore est prisonnier dans votre château. Que prétendez-vous faire de ce malheureux jouet de la fortune? Je sais bien qu'il doit vous paroîlre coupable; mais son crime n'est pas indigne de pardon. Peralte, en fondant sur lui l’épée à la main, le mit dans la nécessité de faire ce qu'il fit pour conserver sa vie. La belle veuve, au fond de son cœur, ravie d’entendre le roi parler dans ces termes, jugea qu’elle pouvoit jouer le rôle de Ghimène, et demander la tête de don Ilenrique, bien assurée qu’elle ne l’obtiendroit pas. Ce qu’elle fit en répandant des pleurs de commande, et avec tant d’art, qu’on eût dit qu’elle désiroit véritablement la mort de ce seigneur. Mais sa majesté, quoique touchée des larmes de la dame, ordonna qu’on remît en liberté le prisonnier, et qu’on le lui amenât. Ce qui fut exécuté dans le moment.

Le comte , bien qu'averti du changement de son maître à son égard, ne se présenta devant lui qu’en tremblant: Rassurez -vous, don Ilenrique, lui dit le monarque, votre roi n’est plus en colère contre vous; il veut bien oublier le passé. Je vous rends, avec ma confiance et mon amitié, la place que vous occupiez près de moi.

Ribagore, enchanté d'une réception à laquelle il ne se seroit jamais attendu, se jeta aux pieds du roi pour lui marquer sa reconnoissance ; mais ce prince lui commanda de se relever; et, s’adressant à la veuve de

Peralte : Dona Iielena, lui dit-il, imitez -moi. J'étois irrité contre le comte, et je viens de lui pardonner. Ne regardez plus la mort de don Gaspard que comme un malheur qui ne doit être imputé qu’à lui-même. Faites plus : pour achever de triompher de votre ressentiment, consentez que Ribagore devienne votre heureux époux. A ces motsj la jeune veuve faisant semblant de se révolter contre cette proposition : Comment, Sire, s’écria-t-elle, pouvez-vous me proposer la main du meurtrier de mon mari! O Ciel! que diroient de moi les parents du défunt? Madame, reprit le monarque en souriant, je prends sur moi les reproches qu’ds pourront vous faire. La princesse Léonor, qui arriva sur ces entrefaites, acheva de la déterminer à ce mariage, qui se fit au château sans éclat. Après quoi, sa majesté retourna le lendemain à Saragosse avec les nouveaux mariés, qui reprirent à la cour le rang qu’ils y avoient tenu auparavant. Ainsi finit la nouvelle de la Vengeance trahie par l'Amour.

Le curé ayant fait cette lecture, s’arrêta pour laisser aux dames le loisir de faire leurs réflexions sur ce qu elles venoient d’entendre. Elles en parurent assez contentes; mais le baron et le chevalier, qui n'aiinoient pas les nouvelles, demandèrent des lettres. Le pasteur, pour les satisfaire, leur lut celle-ci.

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