PREMIÈRE PARTIE
LETTRE XIE
D’un avocat au conseil , à une dame de Lisieux , de ses parentes.
Ma cousine,
Il faut que je vous fasse part d’une histoire assez singulière dont 011 me fit hier le récit, et que vous n’apprendrez pas sans plaisir. La voici :
Un vieux marchand de la rue Saint-Denis, homme qui a été du monde dans sa jeunesse, s'est, jeté depuis peu dans la dévotion. Se voyant au bout de sa carrière, le souvenir de ses plaisirs passés commençoit à troubler son repos. Il alla voir l’autre jour son directeur, qui est un bon religieux de l’ordre des Carmes-Déchaussés. Mon révérend père, lui dit-il, j’ai dans le cœur un ver qui le ronge sans relâche. Mon cher frère, lui répondit affectueusement le moine, apprenez -moi ce qui vous fait de la peine; peut-être trouverai-je moyen de vous tranquilliser l’esprit. Je vais vous en instruire, lui dit le marchand, et vous exposer l état de ma conscience. Vous connoissez ma famille. Je suis veuf depuis vingt ans, et j’ai pour enfants deux filles avec trois garçons. De ces cinq enfants, il y en a deux qui ne sont pas légitimes. Je les ai eus autrefois d’une fille dont je prenois soin secrètement; et, dans leur enfance, j’ai si bien lait, que je les ai confondus avec les autres; de sorte qu ils vivent tous ensemble sans avoir la moindre connoissance de ce mélange criminel. Comme ils sont les
LA VALISE TROUVÉE, uns et les autres, poursuivit-il, en âge d’être établis, et que j’ai deux cent cinquante mille francs de bien à leur laisser, je voudrois qu’ils les partageassent entre eux également.
Cela ne se peut faire , interrompit vivement le directeur. Il n’est pas juste que les bâtards soient traités comme les légitimes, et vous n’avez qu’un parti à prendre. Déclarez les deux enfants du crime, et leur donnez à chacun une légère somme pour s’établir : c’est tout ce qu’il vous est permis de faire en leur faveur. Là finit la conversation du carme et du bourgeois. Ce dernier s’en retournant au logis, peu satisfait de son entretien avec sa révérence, se mit à rêver lui-même aux moyens d'apaiser le trouble de sa conscience; et il eut le bonheur d’en imaginer un qui lui parut victorieux; il résolut de s’en servir. Sitôt qu’il fut rendu chez lui, il assembla ses garçons et ses filles, et leur tint ce discours :
Mes chers enfants, j’ai un secret très important pour vous et pour moi à vous révéler. Écoutez-moi avec toute l’attention qu’il mérite. Il y a deux bâtards parmi vous : si je les fais connoître, je fais deux malheureux; car, outre la tache de bâtardise, ils ne partageront point avec les autres. Consultez -vous bien. Vous êtes dans un âge assez avancé pour connoître ce qui vous est le plus convenable. Voulez-vous qu’en nommant les trois enfants légitimes, je les rende plus riches? ou bien aimez-vous mieux, en ignorant toujours quels sont les bâtards, vous contenter chacun d’un cinquième de mes biens? Le fils aîné prit la parole, et répondit : Mon père, je crois que nous sommes tous cinq du même
PREMIÈRE PARTIE, sentiment. Nous souhaitons que noire sort soit commun, parce que chacun de nous craint de n'être pas légitime. Laissez- nous dans notre ignorance, et soyez là-dessus aussi discret que les mères qui, sachant qu’il y a des bâtards dans leurs ménages, laissent croire qu'ils sont légitimes. Les deux autres garçons, de meme que les fdles, furent de l’avis de l'aîné; de sorte que, depuis ce temps-là, le père a l’esprit en repos.
Je suis, ma chère cousine, etc.
Les enfants de ce bourgeois, dit la comtesse, ont pris le bon parti dans cette affaire. Assurément, s’écria le baron, et ce seroit une chose bien scandaleuse, si, dans les familles où il y a plusieurs enfants, les mères faisoient connoître ceux qui sont de contrebande. Quel dérangement dans les maisons! Courage! interrompit la marquise, monsieur le baron est dans son élément! Qu'il est aise quand il s’épanouit la rate aux dépens de notre sexe! Allons, monsieur le curé, ajouta-t-elle, faites taire ce railleur : ce que fit promptement le pasteur, en lisant une autre dépêche.
LETTRE XIII
D’un cadet gascon, à son père, à Pezeijas.
Monsieur mon père,
Il y a six mois et plus que je m’attends à recevoir de vous une lettre-de-change qui ne vient point. Vous
LA VALISE TROUVÉE, m abandonnez trop à mon savoir-faire. J’aurois bien besoin de quelques espèces pour faire prendre patience à mon aubergiste, qui commence à s’impatienter. Au reste, si je suis mal avec la Fortune, je vous dirai que je suis bien avec l’Amour. Je eoucbe en joue une vieille veuve qui a bien des écus. Il est vrai que j'ai pour rival un Bas-Normand des plus patelins; mais, cadédis! les Gascons ne sont pas plus sots que les Normands. D'ailleurs, j’ai sur lui l'avantage de la figure. Vous connoissez les femmes, vous savez que. c'est la représentation qui les détermine : aussi la mignonne est-elle éprise de mon mérite, et nous sommes déjà si bien ensemble, que je prétends lui faire un de ces matins une ouverture de cœur sur l'état présent de mes affaires. Sandis! je veux être un fat, si je ne suisbientôt avec elle en communauté de biens. Adieu , notre cher papa. Une petite lettre-de-change , et comptez qu'au premier jour vous aurez un fils dans le grand monde.
J’admire la confiance de ce cadet, s’écria la marquise ; voilà les Gascons. Il compte qu’il aura la préférence sur son rival. Oui; mais il compte peut-être sans son bote, dit le chevalier : un Normand patelin vaut bien un Gascon. Tout au moins, dit le marquis. Je me souviens d’avoir vu à Paris, aux trousses d une riche douairière , un chevalier de la Garonne des plus bruyants , et un gentilhomme de Vire. Le Normand l’emporta.