‹ Œuvres de Le Sage (volume 4)Chapitre 162 sur 191 · PREMIÈRE TA RT TE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE TA RT TE

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LETTRE XIV

D’au homme de lettres de Paris, à un de ses confrères en province.

J’ai l’honneur de vous écrire, Monsieur, pour vous apprendre une triste nouvelle. Monsieur l'abbé M...., mon ami et le votre, n’est plus. Une fluxion de poitrine, et les remèdes de quatre Hippocrates l’ont emporté. Xous devons le regretter : c’étoit un homme d’un grand mérite. Mais ce qui m'afflige plus que la perte de sa machine, c’est qu’il est mort tout entier. Croiriez-vous bien qu’il n’a laissé après lui aucun ouvrage qui assure sa mémoire. 11 y a un mois que je le rencontrai au Tuileries, où j’eus avec lui un entretien dont je crois devoir vous rendre compte. Hé bien, Monsieur, lui dis-je, quand donnerez-vous enfin au public votre Histoire de la Poésie, ce bel ouvrage que vous avez commencé il y a plus de vingt ans, et que vous retouchez encore tous les jours? Monsieur, me répondit-il , le public ne le verra jamais. Pourquoi cela? lui répliquai-je , étonné de sa réponse. Quelle raison vous oblige à vouloir le priver d’une si belle production? Méprisez - vous l’honneur qu’un bon livre fait à son auteur? Au contraire, me repartit-il, j'y suis trop sensible. Un écrivain qui aspire à l’estime de nos neveux, ne peut assez corriger ses écrits, ou pour mieux dire, il doit travailler tous les jours de sa vie, et employer le dernier à brûler tout ce qu'il a fait.

Quel sentiment! m’écriai-je à ces paroles; crovez-

a •*) 4 LA VALISE TROUVÉE,

vous , en parlant ainsi , passer pour modeste ? Non , répondit-il, je vous avouerai de bonne foi que je suis aussi vain qu’un autre, et peut-être davantage. Savez vous bien, poursuivit-il , ce qui m’est arrivé depuis trois semaines ? Après avoir bien revu mon Histoire de la Poésie , je m’étois enfin déterminé à la mettre sous la presse; mais un de mes amis me conseilla de la montrer auparavant à un érudit qu’il me nomma, et qui véritablement est connu dans le monde littéraire pour un fort bon critique. Je suis- son conseil ; je la confie à cet Aristarque, qui vient chez moi huit-jours après, suivi d’un crocheteur chargé de cinq ou six volumes in-folio. Monsieur, me dit-il, j’ai fait quelques remarques critiques; vous les trouverez dans ces livres : j’ai mis des signets qui vous les indiqueront. Je remerciai ce savant; et, lorsqu’il fut hors de chez moi , j’examinai avec attention les endroits qu’il avoit marqués. Je l’avoue à ma honte, ils me firent connoître quejen’avois pas, à beaucoup près, fait un livre qu'on ne pouvoit critiquer. J’en eus tant de dépit, que je jetai mon Histoire de la Poésie au feu; et tandis que j’étois en train de brûler, j’abandonnai aux flammes tous mes papiers, en faisant serment de ne plus écrire. Au lieu d’applaudir à sa mauvaise humeur, je le blâmai. Comment, lui dis-je, mon cher ami, savez-vous bien qu’il y a dans cette action un orgueil insupportable? Quoi donc, prétendez-vous faire des ouvrages parfaits? L’homme en est-il capable? Apprenez que ceux ou il y a le moins de fautes sont les meilleurs que son esprit puisse produire.

Depuis eetle conversation je n’ai point revu mon-

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