‹ Œuvres de Le Sage (volume 4)Chapitre 172 sur 191 · LETTR E · texte numérisé non relu

LETTR E

Aristenètc au même.

Jf. chantois clans un lieu écarté; le jour commencoit à se fermer, lorsque je vis venir à moi deux li 1 les parfaitement belles : elles s’approchèrent avec un visage riant, 111e regardèrent avec des yeux pleins de tendresse. Enfin ees aimables filles me parlèrent d’une manière qui me fit connoître qu’elles en vouloient toutes deux à mon cœur. Savez- vous, dirent-elles, ce que vous venez de faire par vos chansons, quel désordre vous venez de causer? A otre voix vient d allumer un feu fatal qui ne sauroit s’éteindre; et vous venez de nous inspirer le plus ardent amour qui fut jamais. Nous vous aimons touteè deux également : nous avons la même beauté, le même mérite, et la même prétention sur vous; nous croyons toutes deux être aimées: de grâce, prononcez donc entre nous, de laquelle votre cœur doit - il être le prix, laquelle a mérité des airs si tendres. Malgré l'étroite amitié qui nous lie, nous avons déjà senti des transports jaloux. Je ne pus plus long-temps me taire, et je répondis, pour me tirer galamment de cet embarras : En vérité vous êtes toutes deux infiniment belles, et il seroit difficile de faire un choix; vous êtes adorables l’une et l’autre, mais je ne vous aime pas, et ne saurois vous aimer. Ainsi, plus de contestation, les belles, vivez toujours dans une parlaite intelligence; je 11c puis disposer d’un cœur

qui n’est plus à moi; une autre belle le tient sous son empire : c'est pour elle que je chante, c’est elle que je cherche, et, je vous l’ai déjà dit, je ne puis vous aimer. Pourquoi chercher cette défaite, interrompit brusquement une d’elles, il n’y a point de filles dans tous les lieux d’alentour qui puissent, sans témérité, se comparer à nous; et vous mentez, quand vous dites que vous aimez une autre que nous: sommes-nous des conquêtes à dédaigner? Jurez donc que vous aimez une de nous deux. Quoi! leur dis-je en riant, vous voulez que je fasse un faux serment. Comment, dirent-elles avec emportement, nous n’aurons trouvé une occasion si favorable que pour nous voir mépriser, cela nous est insupportable : nous ne vous quitterons pas, et il ne sera pas dit que nous nous serons flattées d’une fausse espérance. A ces mots elles m’entraînèrent avec elles; et moi, qui n’étois pas fâché de me laisser vaincre, je cédai à une si douce violence. Je dirai' le reste en deux mots, elles vouloient toutes deux être aimées: je sus si bien me ménager avec elles, que je n’offensai ni l’une ni l’autre; et sur un lit de gazon qui se trouva par hasard en notre chemin, je mis d’accord ces deux rivales.

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